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Penser la connaissance différemment à l'ère numérique

Sommes-nous condamnés à devenir de plus en plus bêtes ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Et si Internet, moins de nuire à la connaissance, en changeait la forme.

Penser la connaissance différemment à l'ère numérique
Penser la connaissance différemment à l'ère numérique Crédits : Fotolia

Sommes-nous tous condamnés à devenir bêtes à cause d’Internet, et les jeunes encore plus que nous ?

Avec grand courage, ce n'est pas moi qui vais y répondre mais David Weinberger, chercheur au Berkman Center for the Internet, à Harvard, qui a publié dans la LA Review of Books, un passionnant texte intitulé : « repenser la connaissance à l'âge d'Internet ».

Son point de départ est une désillusion. 15 ans après l'arrivée d'Internet au cœur de nos vies, l'optimisme a laissé place au cynisme, on ne croit plus vraiment qu'Internet soit l'outil d'émancipation de la connaissance : trop de bêtises, de conspirationnisme, de pubs etc. D'où une alternative : soit en effet, Internet nuit au savoir (c'est la doxa la plus répandue) et on est voué à la bêtise. Soit Internet a tant transformé la connaissance elle-même au point que nous ne savons plus la reconnaître là où elle se trouve.

Et c'est évidemment le second terme de l'alternative que développe Weinberger en interrogeant la manière même dont nous considérons ce qui fait science. Au fond, le problème, explique-t-il c'est que nous jugeons l'état de la connaissance aujourd’hui à l'aune de critères qui ne sont plus totalement adaptés (le plus souvent ceux des Lumières) alors qu’Internet a changé la nature même de la connaissance.

Ce que nous a appris Internet, c'est que l'humanité ne se mettra jamais d'accord sur rien. Avant aussi, l'humanité n'était d'accord sur rien, mais les très nombreuses voix discordantes (qu'elles soient dans le faux, ou dans le vrai) étaient marginalisées au point de faire apparaître comme un consensus ce qui n'était, en fait, que l'expression de la toute petite minorité de ceux considérés comme les sachants. Internet a brisé ce consensus et fait apparaître - avec les blogs, les réseaux sociaux et tutti quanti -une fragmentation de la connaissance.

« Ca ne signifie pas que nous avons abandonné l'idée de connaître notre monde, explique Weinberger. Ca veut simplement dire que le projet a changé de forme – il est passé de contenus transmis par le livre à des réseaux qui mêlent les idées et la sociabilité. […] La connaissance est devenue ce qui se produit quand des liens connectent des différences de points de vue et des gens. » Et Weinberger ajoute que c'est à la fois nouveau et ancien, ancien car c'est de cette manière qu'ont toujours travaillé les chercheurs : en se rassemblant pour discuter d'un problème. La connaissance s'est toujours élaborée de cette manière, dans des dissensions et des discussions qui n'aboutissent pas toujours à une résolution finale. Et au fond, ce que l'Internet dévoile à tous, c'est la faiblesse de la connaissance en tant qu'elle serait un contenu achevé, statique et consensuel. Et je voudrais vous citer la conclusion du papier :

« La connaissance nouvelle forme ne parvient pas aux buts que s'était fixé pour elle-même la connaissance traditionnelle. Elle n'est établie que dans une communauté de croyants – et toutes les communautés de croyants ne sont pas bonnes. […] Elle arrive souvent en petits morceaux, mais ces morceaux sont reliés à un monde plus vaste que toutes les bibliothèques qui ont existé jusque là. Tout le monde peut parler, même les débiles et les malintentionnés. L'autorité n'est plus déclarative, elle soit se gagner. Les règles de raisonnement ne dépendent plus seulement des disciplines, mais de chaque lieu de discussion. La connaissance a été remplacée par l'élaboration de la connaissance, et tout le monde peut désormais y participer. [...] »

Quant au fait de savoir si on doit s’en réjouir ou s’en affliger, j’aime beaucoup ce que propose Weinberger :

« On peut inlassablement faire s'opposer une vision négative et une vision positive de ce phénomène, car les deux sont vraies. C'est la meilleure époque pour être curieux et la meilleure pour être idiot. Le net révèle à la fois le pouvoir des voies traditionnelles d'élaboration du savoir, et le fait que cette élaboration a toujours été le produit d'humains imparfaits qui sont à la fois dans le vrai et le faux. La connaissance ne peut se libérer de cela. Et au final, son seul espoir est que l'humanité s'améliore. »

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