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Moment d'attente sur un smartphone dans un aéroport

Votre attention est rare, et chère

3 min
À retrouver dans l'émission

Comment il faudrait faire de notre attention un bien commun...

Moment d'attente sur un smartphone dans un aéroport
Moment d'attente sur un smartphone dans un aéroport Crédits : John Rigai

Il y a de ça quelques jours, j’ai eu un rendez-vous avec un homme qu’on pourrait qualifier de pouvoir, disons pour aller vite le dirigeant d’une entreprise qui, si elle n’est pas énorme, est au moins prestigieuse. L’heure et demie que nous avons passée à deviser agréablement m’a laissé une impression étrange, que je n’ai pas réussi à qualifier tout de suite. Il a fallu que je raconte ce rendez-vous à Florent Latrive, qui dirige le numérique ici-même à France Culture, pour que je comprenne ce qui m’avait frappé. Une chose toute bête. Entre le moment où j’avais serré la main à cet homme en arrivant, et celui où il m’avait raccompagné à l’accueil, il n’avait à aucun moment sorti son téléphone. C’est bien simple, en essayant de me remémorer en détail ce rendez-vous, je n’arrive pas à me souvenir d’avoir vu son téléphone, au point que je ne sais pas s’il en a un. Or, il est improbable qu’il n’en ait pas. Mais pendant une heure et demie, il s’en est passé. Quand on y réfléchit un peu, c’est aujourd’hui un acte rarissime. Quelle que soit la nature des rendez-vous que nous avons, et de leur durée, il est presque impossible que le smartphone ne fasse pas son apparition à un moment ou à un autre : posé sur la table, sorti d’une poche, distraitement caressé, discrètement consulté, voire carrément utilisé pour regarder un fil Twitter, consulté ses mails ou carrément répondre à un texto. Et tout ceci pendant le cours de la conversation.

On pourrait analyser cette petite anecdote sous l’angle du savoir-vivre et considérer que cet homme, contrairement à la plupart de ses sembables, est un homme très poli, très bien élevé qui considère devoir à son interlocuteur sa pleine présence. Ou même, on pourrait expliquer cette attitude par une force de caractère qui nous pousserait à admirer cet homme pour son aptitude à résister à des sollicitations qui doivent pourtant être nombreuses. Ce sont deux lectures,  pas forcément fausses, mais il y en a à mon sens une plus intéressante.

Dans un excellent livre qui va paraître dans quelques jours, le philosophe américain Matthew Crawford s’intéresse à la question de l’attention et à la manière dont le capitalisme contemporain, avec l’aide de toutes les technologies à disposition, créé une véritable crise de l’attention qui nous oblige à repenser les fondements de notre engagement avec le réel. Et au fil de cette analyse, Matthew Crawford fait une remarque pleine de sens. Prenez, dit-il, un aéroport. Les halls destinés au commun des voyageurs sont des jungles attentionnelles : des publicités partout, sur les murs, sur les sièges, les chariots, des télévisions qui tournent en boucle, des annonces sonores, de la musique parfois, tout venant s'ajouter à nos propres outils. Il suffit d’entrer dans une salle d’attente réservée aux voyageurs des classes affaires pour y trouver silence et tranquillitié des yeux. D’où sa conclusion : l’attention est devenue une denrée rare, donc une ressource de riches. Et Crawford de noter ce paradoxe : les personnes tranquillement assises dans ces salons classe-affaire, dans le silence et la tranquillité des yeux, sont sans doute celles qui participent au grand marché de l’attention qui produit des halls où il est impossible de se concentrer.

Et tout à coup, mon rendez-vous m’apparaît sous un nouveau jour. Certes, cet homme était sans doute poli et goûtait la concentration, mais surtout, il est suffisamment puissant pour se permettre la concentration : une heure et demie d’attention, une heure et demie pendant laquelle sa position lui permet qu’on n’exige pas de lui qu’il réponde à son téléphone ou à ses mails. Ou alors, une position qui lui permet que quelqu’un d’autre le fasse pour lui, car, l’attention étant devenue une ressource rare, on délègue désormais les sollicitations à d’autres. Ainsi donc, montrer qu’on peut accorder toute son attention à quelqu’un pendant si longtemps, alors même qu’on est très sollicité, est aussi l’affirmation d’un statut.

On voit donc qu’il est insuffisant d’analyser cette question de l’attention sous l’angle de la seule morale personnelle (« moi j’ai mes trucs pour rester attentif ») mais qu’il y a quelque chose de profondément politique dans cette question. Au point que Matthew Crawford propose une solution très séduisante : il faut considérer l’attention comme un bien commun. Au même titre que d’autres ressources menacées de rareté ou de dégradation – l’eau ou l’air par exemple -, il faudrait imaginer une gestion de l’attention qui ne soit pas ni publique (parce que si l’Etat a le monopole de la gestion de l’attention, on peut craindre le pire), ni privée (ça c’et ce qu’on connaît ; et c’est pas top), mais commune donc. On pourrait décider collectivement de ce qu’on accepte comme sollicitations au lieu de laisser chacun dans l’illusion de sa pseudo autonomie. Il y a de l’utopie là-dedans, certes, mais ça a au moins le mérite de montrer que si on ne fait pas de l’attention une question politique, on en restera à se plaindre de l’impolitesse de nos semblables, ce qui est peu fertile.

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