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Le port de Beyrouth, vu depuis le quartier de Dbaiyeh, 10 septembre 2020

Lamia Ziadé, Charif Majdalani, Camille Ammoun. Effondrements

57 min
À retrouver dans l'émission

Une salle des machines entièrement dédiée à la ville de Beyrouth, capitale de la douleur et du Liban. Quand une ville nous révèle ses arrière-cours et ses blessures grâce au regard des écrivains qui y vivent ou y ont vécu, entre le quartier de Badaro, le fleuve du Chien et le Beach Club de Khaldé...

Le port de Beyrouth, vu depuis le quartier de Dbaiyeh, 10 septembre 2020
Le port de Beyrouth, vu depuis le quartier de Dbaiyeh, 10 septembre 2020 Crédits : Joseph EID / AFP - AFP

Malgré la longue suite de violences qui secouent Beyrouth depuis près de cinquante ans, les Libanais n'avaient sans doute pas ressenti une telle détresse, un tel abattement que depuis la catastrophe qui a détruit le port et une partie de la ville le 4 août dernier. La Salle des machines s'associe à la programmation spéciale proposée par France Culture en partenariat avec l'Institut du Monde arabe et a convié trois écrivains libanais, Lamia Ziadé, Charif Majdalani et Camille Ammoun à partager leur vision de cette ville, d'hier à aujourd'hui.

Première partie. Entretien avec Lamia Ziadé

Lamia Ziadé est autrice et illustratrice. Elle est née et a grandi à Beyrouth avant de venir poursuivre des études d'art en France en 1986. Le 4 septembre dernier, un mois exactement après la gigantesque explosion qui a dévasté le port de Beyrouth, elle a publié dans Le Monde un récit illustré.

Depuis l’explosion, je ne vis plus, je sanglote toutes les heures, je ne dors plus la nuit, je m’endors au petit matin, je me réveille deux heures plus tard en me disant que j’ai fait un horrible cauchemar, je me rends compte une minute après que ce n’était pas un cauchemar, mais la réalité, et je fonds en larmes dans mon lit en pensant aux silos pulvérisés.

Mathias Enard : Si vous deviez décrire Beyrouth en quelques images seulement...

Lamia Ziadé : Les silos géants du port bien sûr, que l'explosion a détruit. Les montagnes qui entourent Beyrouth qui font que cette ville est unique. Et la corniche bien sûr. Beyrouth pour moi c’est surtout des émotions visuelles, des ruelles, des petits quartiers peu fréquentés, et ce Beyrouth je veux croire que rien ne pourra le détruire. Ni quinze années de guerre ni les promoteurs immobiliers ne sont parvenus à détruire l’âme de Beyrouth qui se cache dans ces ruelles. 

Mathias Enard : Comment dessine-t-on une ville si pleine de contrastes ?

Lamia Ziadé : C’est vrai que Beyrouth est très contrastée, j’espère que ça va le rester, même si on ne sait vraiment pas ce qu'il va advenir de la ville maintenant. Ma façon de faire mes livres a toujours consisté à mêler des choses tragiques et des choses plus légères, comme quand je fais se côtoyer mes souvenirs d'armes de guerre et de chewing-gums américains dans Bye bye Babylone. Pour un même livre, j'utilise quatre ou cinq styles de dessin différents : des éléments un peu éthérés à l’aquarelle, d’autres à la gouache, ou encore des couleurs plus marquées, plus pop. Cela m’aide à accentuer les contrastes pas seulement entre les différents Beyrouth mais aussi entre les différents sentiments des personnages… Ce n’est pas si dur de dessiner les contrastes, en fait c’est ce que j’aime faire, ce jeu de juxtapositions. Parce que c’est la vie.

Seconde partie. Entretien avec Charif Majdalani

Charif Majdalani enseigne la littérature française à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il est l'auteur de plusieurs romans parus aux éditions du Seuil, dont Villa des femmes, qui lui a valu en 2015 le prix Jean Giono. Une œuvre qui interroge le passé du Liban, de la montagne au XIXe siècle jusqu’au Beyrouth de la guerre civile, les destins complexes des tous ceux qui ont émigré en Europe, en Afrique ou en Amérique. Il publie aujourd'hui aux éditions Actes Sud le journal qu'il a tenu cet été, depuis son appartement situé à Badaro, ce quartier très vivant de classes moyennes qui jouxte le carrefour du Musée, la forêt des pins et l’hippodrome. Un journal commencé en pleine crise économique, et pour rendre compte de celle-ci, et qui s'est révélé, après la terrible explosion qui a frappé le port de Beyrouth le 4 août 2020, un journal de catastrophe et de deuil.

Mathias Enard : Qu’est-ce qui pousse un romancier à tenir un journal ?

Charif Majdalani : Ce sont vraiment mes débuts de diariste. Je l’ai commencé la veille du  1er juillet 2020, j’avais envie d’écrire un récit un peu lent, quelque chose qui serait comme "Les Travaux et les jours" par temps d’effondrement, un peu comme Pascal Quignard avait écrit "Les tablettes de buis d'Apronenia Avitia" au temps de l’effondrement de l’empire romain… Mais ce journal n’a rien d’intime. Je voulais raconter mon expérience en tant qu’acteur-spectateur de la manière dont les Beyrouthins continuent à sortir le soir, à travailler, à être pris dans les embouteillages, à vivre, et en même temps, comme de ce délitement complet, à vue d’œil, d’un pays, d’un état. Cela ne pouvait pas avoir un caractère intime, c’était comme le récit d’un grand naufrage…

S'il reconnaît lui-même que dernière partie de son journal, celle qui commence à partir de la date du 4 août, jour de l'explosion, est envahie d'un intense sentiment de sidération, Charif Majdalani n'en revendique pas moins de continuer à y affirmer une forme de geste politique, par le biais de l'écriture d'un journal justement :

Charif Majdalani : Cette explosion qui nous a plongés dans une profonde sidération est une chose terrible mais finalement on ne peut pas s’étonner qu’elle ait eu lieu. Elle est démesurée, monstrueuse mais elle est à la mesure de trente années invraisemblables de corruption, de mauvaise gouvernance et d’arrogance de la classe politique. On pouvait penser que cette catastrophe serait lente, qu’elle prenait la forme d’une crise économique et politique, en fait elle s’est avérée brutale, elle a pris 5 secondes.

Pour conclure cet entretien, Charif Majdalani se confie sur la façon dont il envisage l'avenir...

Charif Majdalani : J’ai toujours été un optimiste, j’ai envie de dire "Oui, on va se resaisir, on va recommencer", mais c’est très difficile, le traumatisme est tellement violent, la caste politique est tellement enracinée, elle tient tellement à son pouvoir qu'on a l’impression qu’elle ne le cédera qu’en ruinant définitivement le pays. Je sais que la force de vie reste, et triomphe toujours des forces de mort. Mais là on est vraiment dans une période sinistre. On s’en sortira, mais je ne le dis pas avec une conviction venue du fond des tripes. Je pense qu’il faut s’en sortir, il faut que nous travaillions à le faire, mais ça va être très très dur.

Un caillou dans les poches

Dans ce récit qui date de 1977, Etel Adnan relate la mort de Marie-Rose, féministe libanaise engagée dans la direction d’une institution pour enfants malentendants et assassinée par des miliciens au début de la guerre civile. Cette évocation d’un Beyrouth qui n’est plus "une ville de marchands mais de tueurs lâchés sur un fond cosmique" c’est l’exploration du pouvoir de l’art sur la guerre, de la force de la littérature devant la torture.

Le message de Camille Ammoun

Autrefois dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordre en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire..

Il s'agit d'une marche le long d’une phrase urbaine rythmée dans sa forme par la corruption du système. Une marche bornée dans le temps par deux explosions : le 17 octobre 2019, celle de la colère des Libanais contre leur classe politique, et le 4 août 2020 celle de 2 000 tonnes de nitrate d’ammonium qui a un moment a eu raison de tout. Et dans l’espace par deux places : le rond-point de Dora, à l’entrée nord de Beyrouth, et la place place Riad el-Solh en son centre. D’abord le fleuve, cet égout à ciel ouvert que l’on peut suivre en amont jusqu’aux dernières pinèdes du Mont Liban détruites par le béton, et aux carrières de pierre qui bouffent la montagne. La gare ferroviaire qui n’a plus vu passer un seul train depuis des décennies. Le siège de la très corrompue compagnie d’électricité du Liban, incapable d’éclairer le pays mais dont le budget est un gouffre sans fond. Le port de Beyrouth, que l’on aperçoit entre les immeubles, ses millions de transactions louches dont celle qui a conduit à l’explosion du 4 août, qui a détruit la ville et qui a mis à terre un pays déjà à genoux. Enfin le centre-ville, reconstruit mais vitrifié, siège de la corruption faite système, et des cinq têtes du monstre au pouvoir : le financier, l’immobilier, le religieux, le parlement, le gouvernement. Ici la rue s’arrête net, et la forme de la ville donne sa forme à la révolution : physiquement et politiquement le changement bute contre sur le grand sérail perché sur sa colline.

  • Camille Ammoun Octobre Liban Inculte

Bibliographie

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