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Le port d'Odessa pris par les glaces (illustration parue dans le magazine britannique The Graphic, 21 avril 1883)

D'Odessa à Paris, sur les routes d'Isaac Babel

57 min
À retrouver dans l'émission

"Je suis devenu un maître du silence" écrivait Isaac Babel, en référence à la censure stalinienne qui sévissait en URSS dans les années 1930. Une salle des machines consacrée à l'œuvre de l’écrivain né en 1894 à Odessa, condamné pour trotskysme et espionnage, et fusillé à Moscou le 27 janvier 1940.

Le port d'Odessa pris par les glaces (illustration parue dans le magazine britannique The Graphic, 21 avril 1883)
Le port d'Odessa pris par les glaces (illustration parue dans le magazine britannique The Graphic, 21 avril 1883) Crédits : DEA / Biblioteca Ambrosiana - Getty

A l'occasion de la parution de ses œuvres complètes aux éditions Le Bruit du temps, une Salle des machines entièrement consacrée à l’écrivain russe Isaac Babel, victime des purges staliniennes, dénoncé, arrêté et fusillé le 27 janvier 1940.

Première partie. Entretien avec Camille de Toledo

Mathias Enard s'entretient avec Camille de Toledo, à l'occasion de la parution de Le Fantôme d’Odessa, un roman graphique co-signé avec Alexander Pavlenko, à mi-chemin entre biographie et fiction autour d'Isaac Babel. Au cours de cet entretien, l'écrivain évoque les raisons de sa fascination pour l'auteur de Cavalerie rouge :

Avec Alexander Pavlenko, nous avions envie de plonger dans les énigmes laissées par Babel. Il y a un vrai mystère dans sa biographie. Après un séjour à Paris pour un congrès d'écrivains en 1935, pourquoi décide-t-il de revenir en URSS ? De quitter sa femme et sa petite fille ? Il sait que le monstrueux est en marche, que les écrivains disparaissent, qu’il y a peu de marge de manœuvre, qu’il ne va pas pouvoir écrire librement. Et pourtant il y retourne. Pourquoi ? S'est-il demandé consciemment : est-ce que je vais rechercher le chaud de l’histoire, et sa violence, quitte à être englouti ? On a tourné autour de ces énigmes, du vide laissé par les archives, sans chercher à le combler : on navigue autour de ce trou, jusqu’à cette lettre écrite à sa fille en prison que l’on a retrouvée, et qui vient combler un manque. Dans les derniers moments de sa vie, je l'ai imaginé trouver l'énergie de la libération d’une parole ultime. Et dans sa cellule, sur quelques feuillets, pouvoir dire enfin ce qu’il pensait de la révolution, du tournant stalinien, mais aussi, sur un plan plus intime, le sentiment de laisser derrière lui un certain désordre, trois enfants, des vies partagées entre la France et l’URSS peut-être. C’est en quelque sorte le testament manquant d’Isaac Babel que nous avons cherché à reconstituer...

Seconde partie. Entretien avec Sophie Benech

Mathias Enard s'entretient avec Sophie Benech, traductrice des œuvres complètes d'Isaac Babel. Elle a également traduit la correspondance de Boris Pasternak, Les récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, Requiem d’Anna Akhmatova, des nouvelles de Vassili Grossman, Ludmila Ulitskaya ou encore Svetlana Aleksiévitch. Natalie Babel, la fille d'Isaac Babel, en évoquant le destin tragique de son père, divisait le monde des écrivains soviétiques en deux catégories, "ceux qui meurent dans leur lit, comme Ilya Ehrenbourg, et ceux qui n’ont pas eu cette chance". Un constat sombre que prolonge Sophie Benech :

Sophie Benech : La plupart des écrivains soviétiques au XXe siècle n’ont pu échapper à seulement trois destins : soit ils sont partis à l’étranger, soit ils sont morts dans un camp ou ils ont été fusillés, soit ils ont vendu leur âme et ils sont devenus soviétiques. Babel n’était ni un Tolstoï ni un Soljenitsyne. Je pense qu’il ne disait pas ce qu’il pensait de manière très claire parce que ce n’était pas possible. Ses idées, il les exprimait par son style et par sa façon de raconter. Ce qui l’intéressait, c’était les réactions des gens, pas les idées, ce n’était pas son domaine. Ses écrits ne sont pas des sermons : il décrit, il montre, c’était sa façon de lutter.

Le message de Virginie Barreteau

On se souvient qu’autrefois, dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordres en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire.

L’entendez-vous, cher Docteur, ma voix qui circule en ce moment dans les tuyaux de cuivre ? Ce même cuivre qui, par l’action du soleil, fixait vos visions, vos "scènes" -vous disiez scènes plutôt que photos - vos plaques de cuivre nous révélaient, nous autres, ceux des marais. Je me demande à présent si ce transmetteur par lequel je m’adresse à vous de la salle des machines fixe le son de ma voix et ceux-là qui la peuplent, leurs histoires, pouvez-vous vérifier et me dire si le cuivre en garde une trace ? Quelqu’un m’a raconté que des chercheurs auraient découvert d’où vient la maladie d’Alzheimer. Il s’agirait de plaques qui se formeraient dans le cerveau et qui retiendraient le cuivre, le fixeraient, stopperaient sa circulation, nous empêchant d’avoir accès au souvenir. Alors je me suis dit notre mémoire est donc une plaque de cuivre ? Et j’ai immédiatement pensé à vous, à vos photos. Puis je me suis ravisée : le cuivre est conducteur de souvenirs, n’est-ce pas Docteur ?

Écouter
2 min
Virginie Barreteau "Entendez-vous ma voix, cher Docteur ?"

Le caillou dans les poches

Cette édition des Contes d’Odessa est augmentée du scénario de film qu'Isaac Babel consacre à Odessa, d’une pièce de théâtre, de récits inédits et de quatre essais que Babel consacra à l’Alexandrie de la Mer Noire, dont l'un était destiné à devenir la préface d’un recueil de textes de jeunes écrivains odessistes qui ne fut jamais publié.

  • Isaac Babel Les Contes d’Odessa, traduction Sophie Benech, Le Bruit du temps
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