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Sarah Chiche, Victor Pouchet, Laure Gouraige. S'affranchir

57 min
À retrouver dans l'émission

Une salle des machines placée sous le signe de l'enfance, de la filiation, de la transmission - ou de la rupture de celle-ci - du deuil et de la mélancolie, et où se fait entendre l'écho de la voix - inconnue ou envahissante - de figures paternelles, ou tutélaires, de Fernando Pessoa à Jean Giono.

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Mettez un livre dans votre moteur... Crédits : Buena Vista Images - Getty

Première partie. Entretien avec Sarah Chiche

Sarah Chiche est psychanalyste et écrivaine, autrice d’essais, comme Personne(s) consacré à Fernando Pessoa (Cécile Defaut) ou Une histoire érotique de la psychanalyse (Payot) et de quatre romans dont l’avant-dernier, Les Enténébrés, (Seuil, 2019) a reçu le Prix de la Closerie des Lilas. Aujourd’hui, elle publie Saturne, un beau roman ténébreux. 

Mathias Enard : Que vous évoque le terme de roman autobiographique ?

Sarah Chiche : Je ne m’y reconnais pas. Il y a sans doute un je qui traverse mes textes, mais il est désubjectivé, absent à soi. Je ne revendique rien, je ne recherche rien, à part d'atteindre à la simplicité d’une forme, d’une écriture. La seule chose qui compte pour moi c’est de trouver la structure la plus précise possible pour atteindre la note la plus juste possible pour raconter une histoire. Quand quelqu’un me dit qu’il a été touché par mon histoire, cela me laisse toujours perplexe. Saturne ce n’est pas "mon" histoire, c’est l’histoire de nos deuils, de nos mondes perdus, des fictions que l’on se raconte pour continuer à grandir quand on est hanté par le deuil. Le fait d'avoir perdu quelqu’un que je ne me souvenais pas avoir connu ni vivant ni mort, cela a créé une hantise, mais cela a aussi créé les conditions d’une écriture, les conditions d’un rapport à la réalité. Je ne crois pas beaucoup à mon existence, le seul lieu où je me loge c’est dans l’écriture, c’est dans le corps de l’écriture que je suis. Et c’est ainsi que se constitue le rapport à la réalité quand vous avez un père qui a toujours été une fiction et une mère qui a fait de sa vie une fiction pour se protéger, vous-même vous naviguez comme vous pouvez au milieu de ces récits. C’est peut-être pour cela que l‘on devient écrivain.

Sarah Chiche revient également au cours de cet entretien sur la relation entre psychanalyse et littérature :

Quand j’écris, je ne suis pas psychanalyste, je ne suis pas dans le savoir, je suis démunie. Saturne justement part de cela, d’une chose profondément énigmatique : un homme meurt, très jeune, et on ne sait rien de lui. Dès lors, il va falloir écrire sa vie en sachant que toute tentative de recomposition du cadavre sera vaine, que l’écriture ne réparera rien, ni ne consolera de rien. Il n’y a pas de catharsis, il n’y a pas de soulagement recherché. En cela, littérature et psychanalyse s’opposent tout à fait dans ma pratique et dans ma trajectoire.              

Sarah Chiche

Seconde partie. Entretien avec Victor Pouchet

Après un premier roman paru en 2017, Pourquoi les oiseaux meurent, Victor Pouchet publie en cette rentrée un deuxième opus troublant, sous le titre énigmatique de Autoportrait en chevreuil, et qui figure dans la liste de la sélection des romans de la rentrée France-Culture / L’Obs. 

Autoportrait en chevreuil raconte la rencontre de deux êtres, Avril, une jeune fille qui défend dans la vie "l'option légère" comme elle le dit, et Elias, un jeune trentenaire craintif, blessé, comme ébréché par quelque chose qui joue comme un drame et qui l’empêche de vivre pleinement. Elias a été marqué par une enfance hors normes, auprès d'un père médium et magnétiseur qui lui a imposé un certain nombre d’exercices assez étranges afin de le purifier des ondes. Et c'est de cette enfance qu'il tente à présent de s'affranchir. Un roman dont l'idée est venue à Victor Pouchet lors d'une rencontre fortuite dans une forêt bretonne avec un magnétiseur...

Mathias Enard : C’est le geste d’écrire qui permet à Elias de s’éloigner des ondes paternelles ?

Victor Pouchet : Le livre commence par l’invitation que lui fait Avril de se libérer… en se racontant. Elle lui raconte un ancien rite tzigane qui veut qu’à la mort d’un membre du clan, on met toutes ses affaires dans sa caravane et on les brûle. On peut voir le récit d’Elias comme une démarche qui consisterait à brûler les traces de l’enfance… Ecrire serait ce geste de brûlis grâce auquel à la fois on efface ce qui pèse sur les épaules et en même temps, on créé une terre nouvelle, plus fertile.

Suivre le chevreuil dans nos forêts intérieures...

Victor Pouchet : Il est possible que pendant longtemps nos parents nous apparaissent comme des sortes de magnétiseurs, avec des rites, des obsessions dont on doive s’accommoder, aussi étranges soient-ils. Mais de façon plus générale encore, je pense que les autres nous apparaissent toujours sous la forme de la vie sauvage. Tout ce qui se joue dans l’invisible résiste à notre compréhension. On aimerait comprendre les autres mais en fait on n’a pas de manuels pour les décrypter. On est obligés de tâtonner, de se tourner autour. Parfois on capte des choses, parfois on réussit à entrer en contact, mais ce sont des moments rares et fugitifs. Quelque chose toujours continue à s’échapper…

  • Victor Pouchet Autoportrait en chevreuil Finitude

Le caillou dans les poches

La France vient d’être bouleversée par les événements de 1848. Dans toutes les classes sociales du peuple des Etats-Unis, on s’exalte avec les Français. C’est un amour exclusif et passionné. On en parle et on en discute partout (...), à l’atelier, dans la rue, sur la route, dans les champs, dans les diligences, dans les forêts perdues (...) De tous les côtés des hommes se dressent, les dents serrées, les yeux enivrés, avec leurs faux, avec leurs tenailles, avec leurs cravaches. Ce sont des hommes purs. Une impureté les tuerait plus sûrement qu’un coup de pistolet. Liberté est un mot qui engage toute leur vie, leur amour et leur œuvre (...). Les jeunes hommes fuient les filles pour parler entre eux de démocratie et des droits de l’individu. Ils sont tous amoureux de la France. À la fin de son poème qu’il va intituler France, Whitman appellera la France : Ma femme. « I will yet sing a song for you, Ma femme ». Parce que c’était la terre de la liberté.

  • Jean Giono, Pour saluer Melville, Gallimard, collection L'imaginaire

Le message de Laure Gouraige

Autrefois dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordre en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire..

Ici, sur la terre ferme l’atmosphère est lourde. J’ai menti, j’ai voulu écrire à mon père, et j’ai écrit sur moi. Maintenant j’essaie d’être entière après l’écriture. Il paraît que c’est courageux de dire à l’autre ce que l’on a tu pendant des années. Pourtant je me trouve lâche de m’être adressée à lui en vous prenant comme témoins. Peut-on seulement ressusciter quelqu’un après le crime de l’écriture ? Et moi qui suis-je ? Une meurtrière dont la vie n’est possible que parce qu’elle a volé celle d’un autre ? 

  • Laure Gouraige, La fille du père, POL
  • Musiques diffusées : Cheikh Raymond Leiris, Malahbibi Malou
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