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Statue de Cicéron sur la façade du Palais de Justice à Rome

Pascal Quignard, Stéphane Malandrin. Compositions

57 min
À retrouver dans l'émission

Une Salle des machines placée sous les auspices de Cicéron et de Montaigne, où il sera question de la fonction de la littérature, de la voix des écrivains, de l'accent bourguignon de Colette et même du signe de correction "deleatur". En d'autres termes, Pascal Quignard nous ouvre son scriptorium...

Statue de Cicéron sur la façade du Palais de Justice à Rome
Statue de Cicéron sur la façade du Palais de Justice à Rome Crédits : ra-photos - Getty

Entretien avec Pascal Quignard

Il est l'auteur d'au moins quatre-vingts ouvrages que l’on peut regrouper en cycles : les 8 Petits traités, les romans sur la musique, les récits sans fiction sur l’érotisme ou la création, les essais sur la peinture, sur la littérature et qui forme une œuvre qui a la particularité d’être à la fois savante et populaire. En effet, c'est grâce à elle que tout le monde connaît aujourd’hui l’existence du Sieur de Sainte Colombe, le nom de Marin Marais et la façon dont on tient l’archet d’une viole. Les techniques de gravure inventées par un artiste du XVIIe siècle grâce à Terrasse à Rome, la fugue grâce à Villa Amalia ou encore l'intensité du froid carolingien grâce aux Larmes. Celui qui a accepté de venir tacher du cambouis de la Salle des machines la blancheur de ses livres et nous livrer ses secrets et ceux de sa littérature s'appelle Pascal Quignard et vient de faire paraître le onzième volume du Dernier royaume, intitulé L’homme aux trois lettres (Grasset).

Mathias Enard : Comment est né le projet démesuré du cycle du Dernier Royaume ?

Pascal Quignard : "D'une double expérience, à la fois de la maladie et de la psychanalyse. Après un séjour à l'hôpital, j'ai ressenti le besoin, presque pulsionnel, de plonger dans quelque chose d’infini. Dans un genre littéraire sur lequel il n’y aurait aucun point de vue panoramique possible, un genre impossible à maîtriser entièrement, et dans lequel il fallait se noyer dès le premier tome. La seconde règle était de me rapprocher le plus possible du principe de l’association libre  : chaque chapitre devait être imprévisible par rapport à ce qui le précédait. A force d’imprévisibilité surgirait quelque chose, peut-être pas de l’ordre de l’inconscient, mais de l’ordre de l’impréparé, du sauvage. Voilà le genre que je me suis inventé : océanique imprévisibilité !"

Pascal Quignard : "Dans la culture japonaise, on distingue les œuvres de la paix, les œuvres de la guerre et les œuvres des ruines. Je n’ai pas connu la guerre mais j’ai grandi dans une ville entièrement bombardée pendant la guerre par l’aviation américaine. J’ai passé mon enfance devant des pans de murs troués, des baraques, des choses non constituées, dont je ne savais pas qu’elles avaient été debout un jour. J’étais dans le deuil de quelque chose dont je n’avais pas connu la mort, la destruction. J'étais élève d'un lycée en ruines, mais je n’imaginais même pas ce qui avait pu précéder… Il m’a donc fallu opérer une espèce de reconstruction, reconstruire ce que je pouvais vivre. C’est cela le Dernier royaume. Au Moyen Age on aurait dit un thesaurus.

ME : La littérature, n’est-ce pas ce qui se partage, cette communication que nous avons, de lecteur à lecteur, et avec les auteurs ?

Pascal Quignard : Pour moi, ce n’est pas d’homme à homme ou d’homme à femme, ou de femme à femme. Quand le lecteur fait l’expérience d'un livre d’Ovide, d’Emily Brontë, de Mathias Enard ou de moi, cette expérience est un circuit interne. Si elle approfondit incroyablement l’âme de celui qui lit, ce n’est pas une expérience orale, elle ne circule pas de l’un à l’autre, elle reste dans cette incroyable bulle, ce premier monde, cette enveloppe qu’est l’outre de la lecture… L'écriture, depuis l’invention des lettres a mis la langue au silence. Dans la littérature, l’oralité s’éteint et qu’est-ce qui se passe ? Cela n’est plus adressé à personne. La langue devient un objet que l'on peut remanier, approfondir, reprendre des heures et des heures, des jours et des jours - c’est le métier des écrivains. Pour qui ? Pour rien. Cela peut vous paraître triste mais moi je trouve ça au contraire mystérieux, énigmatique et fabuleux.

J’aurais consacré ma vie à une proie insaisissable dont le nom n’avait aucun sens, ni usage, ni fonction, ni dessein, ni origine, ni but. La littérature.          
Pascal Quignard

Un caillou dans les Poches

En 1939, alors qu’il se trouve à Bath en Angleterre, au mitan de ce long exil qui l’a obligé à fuir l’Autriche juste avant son annexion par les Nazis, et trois ans avant son suicide au Brésil, Stefan Zweig écrit une nouvelle autour de la figure de Cicéron. La personnalité du vieux rhéteur, défenseur de la liberté romaine face à la violence des dictateurs, a accompagné Zweig toute sa vie, qui voyait sans doute en lui un guide, un modèle de probité et de courage.

Le message de Stéphane Malandrin

Autrefois dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordre en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire...

Cher papa, ce n’est pas mon personnage qui t’envoie ce message, non, c’est l’homme de la soute, le visseur de boulons, l’astiqueur de pistons, celui qui pousse, qui tire et qui propulse, celui qui creuse et fore des trous pour y loger ses phrases en espérant en faire des pilotis sur lesquels bâtir son bateau. Cher papa, je me demande comment tu faisais toi, le grand sourd, le chevelu décoiffé qui fait s’envoler les trois-mâts avec ta musique de lumière, pour être, et rester créatif là-bas, dans ta solitude, avec tes problèmes de logistique, l’argent qui n’arrivait pas, ton neveu Karl qui te causait tant de problèmes et tes problèmes de santé qui ne cessaient jamais ? Moi, modeste soutier dont la fragile embarcation s’apprête à prendre le large, je vois encore ta voile à l’horizon blanche, haute, gonflée de vent et presque 200 ans après ta mort, je te dis ceci, cher papa : nous sommes nombreux derrière toi sur l’océan à suivre ton sillage… 

Cette émission a été diffusée pour la première fois le 20 septembre 2020.

Bibliographie

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