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Felix Vallotton (1865-1925), “Des sables au bord de la Loire”, huile sur toile, 1923 (Kunsthaus Zurich)

Spéciale Julien Gracq avec Hélène Frappat et Emmanuel Ruben

57 min
À retrouver dans l'émission

A l'occasion de la parution de textes inédits de l'auteur du Rivages des Syrtes, Mathias Enard s'entretient avec la romancière Hélène Frappat et avec Emmanuel Ruben, écrivain et directeur de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent le Vieil.

Felix Vallotton (1865-1925), “Des sables au bord de la Loire”, huile sur toile, 1923 (Kunsthaus Zurich)
Felix Vallotton (1865-1925), “Des sables au bord de la Loire”, huile sur toile, 1923 (Kunsthaus Zurich) Crédits : DeAgostini - Getty

Saint-Florent. Je regarde le paysage sur lequel donne la fenêtre de ma chambre, et qui est bien ce que j'ai le plus souvent regardé au monde. (...) Je regarde la colline du Mesnil, la courbe de la Loire, la muraille verte des peupliers de l'île derrière laquelle montent et débordent avec lenteur les cumulus cotonneux de ce premier après-midi d'octobre. Il ne m'en vient pas de tranquillité, ni même le sentiment rassurant d'une permanence, mais plutôt le malaise soucieux qui nous gagne devant un massif d'arbres marqué pour la coupe, une bâtisse familière qu'on va démolir. La Terre a perdu sa solidité et son assise. Cette colline, aujourd'hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l'assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l'homme n'aura plus sérieusement en face de lui que lui-même, et plus qu'un monde entièrement refait de sa main à son idée - et je doute qu'à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne.                                
Julien Gracq, Nœuds de vie

Première partie. Entretien avec Hélène Frappat

Critique de cinéma, spécialiste de Jacques Rivette, Hélène Frappat est aussi traductrice des philosophes Theodor Adorno et Hanna Arendt, et romancière. Elle est l'autrice notamment de Lady Hunt (2013) et de Le dernier fleuve (2019). Au micro de Mathias Enard, elle évoque la façon dont elle a lu ces textes de Julien Gracq, écrits dans les années 1970.

Je suis frappée par l'actualité de ces textes inédits. On a l’impression par moments que Gracq est une sorte de prophète qui viendrait nous parler du monde post-Covid. Il me semble particulièrement visionnaire par la connexion qu'il fait entre cette destruction des paysages des bords de Loire qu'il observe et ce phénomène d’ultra narcissisme que nous vivons : il y a un moment en effet, où, si rien ne change, nous nous retrouverons face à nous-mêmes, et ce sera l’horreur.

Au sujet de son dernier roman composé de fragments, Le Mont Fuji n’existe pas (Actes Sud), Hélène Frappat confie comment son écriture l'a amenée à modifier sa représentation de l'écrivain :

J’ai longtemps pensé que l’écriture était une forme d'embaumement, comme le dit Vladimir Nabokov, qu'on écrivait comme on épingle des papillons, c'est à dire en ôtant la vie en même temps. Mais un jour, j'ai pris conscience qu’il y avait au contraire quelque chose de très vital dans ce geste. Pour reprendre un terme que l’on trouve sous la plume de Julien Gracq, celui de fantôme, j'ai cessé de penser que l’existence de l'écrivain qui observe était une existence fantomatique. Je ne souscris plus à cette idée d'un écrivain qui serait dans sa chambre comme "derrière la vitre" pour reprendre l'expression d'Henry James, et que de l’autre côté de cette vitre, il y aurait la vie, les gens. Pour moi aujourd'hui, cette observation est la forme la plus haute de participation à ce que c’est que la vie.

Seconde partie. Entretien avec Emmanuel Ruben

Emmanuel Ruben dirige la maison Julien Gracq à Saint Florent le Vieil, au bord de la Loire. Son dernier roman, Sabre, paru en 2020 aux éditions Stock, a obtenu le Prix des 2 Magots. Quant à savoir si l'oeuvre de Julien Gracq a une influence sur son écriture, il avoue être "comme Obélix avec la potion magique, tombé dedans trop petit pour savoir dans quelle mesure ça me donne une force.

Lire une page de Julien Gracq me donne une force folle parce que ce sont des textes qui vous entraînent.

Egalement géographe comme l'était Julien Gracq, Emmanuel Ruben a publié des enquêtes géographiques comme Jérusalem Terrestre ou Sur la route du Danube (Prix Nicolas Bouvier). Au micro de Mathias Enard, il revient sur son goût pour la constitution d'une géographie poétique, et sur la façon dont les territoires imaginaires de l'auteur du Rivage des Syrtes ont suscité un profond écho en lui :

Quand j’ai lu Julien Gracq, j’ai été fasciné par sa manière de pouvoir susciter des lieux comme Orsenna ou le Farghestan dans Le rivage des Syrtes. Pour ma part, j’ai inventé quand j'avais 9 ans un pays imaginaire, la Zintarie, qui se trouvait d’abord dans la Forêt-Noire, qu’ensuite j’ai transposé dans la mer Baltique, et qui est devenu par la suite la matrice de tous mes livres.

  • Emmanuel Ruben, Sabre, Stock

Le message de Bruno Pellegrino

On se souvient qu’autrefois, dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordres en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire.

En y débarquant, je n’imaginais pas écrire un jour sur cette ville. Le territoire était balisé, les mots pour le décrire avaient perdu, pour moi, toute force. Et puis il m’est arrivé quelque chose. Quoi précisément ? pardon, mais cela ne vous regarde pas. Mon quotidien a changé de texture. Le moindre geste, parce qu’il me coûtait, prenait une importance considérable. Boire un café, sortir prendre l’air, faire une lessive... Avez-vous déjà fait une lessive les pieds dans l’eau ? Parce que je vous parle d’un lieu qui sombre, un lieu lumineux, cela dit, rien de triste là-dedans, c’est seulement que cette ville prend l’eau et que j’y ai vécu des journées invraisemblables, lentes et vertigineuses, qui se fondaient les unes dans les autres. C’est cela que je fais, ça et rien d’autre, je vous parle d’une ville et de la lumière rasante qui la baigne.

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Bruno Pellegrino, "En y débarquant, je n’imaginais pas écrire un jour sur cette ville"

Le caillou dans les poches

Julien Gracq n’aimait pas les livres de poche, il avait l’impression que les textes s’y perdaient, s’y noyaient. Il parlait même du "gouffre sans écho du livre de poche". Aucune de ses œuvres n'est donc disponible dans ce format. Outre la première, la seule édition que l'écrivain a autorisé de ses romans est celle de la Pléiade… Dans Un beau ténébreux, son deuxième roman publié en 1945, Gracq raconte qu’il a écrit ces sublimes premières pages dans le camp où il se trouvait prisonnier, en Silésie jusqu’en février 1941.

Cette émission a été diffusée pour la première fois le 4 avril 2021.

Bibliographie

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