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Thierry Beinstingel, Laurent Mauvignier, Tiphaine Le Gall. Histoires de familles

57 min
À retrouver dans l'émission

Une salle des machines dédiée aux sagas familiales, épiques, migrantes, émouvantes ou terrifiantes, où résonne l'écho de voyages imaginaires dans des pays qui n'existent plus, la nostalgie du Danube et du serbo-croate, et où l'on entend aussi le souffle du suspense, et les murs suinter l'effroi...

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Mettez un livre dans votre moteur... Crédits : Alexander Sennikov / 500px - Getty

Première partie. Entretien avec Thierry Beinstingel

Auteur, entre autres, de Composants, de Retour aux mots sauvages ou de Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, Thierry Beinstingel publie en cette rentrée un vibrant hommage à l'histoire de sa famille, Yougoslave, dont le titre nous projette immédiatement dans une géographie disparue… Sait-on encore seulement ce qu’était la Yougoslavie ? 

Mathias Enard : Des bords du Danube à ces usines du nord de la Bosnie, en passant par la ville de Zenica, vous faites revivre cette Yougoslavie de façon très documentée et pourtant "Yougoslave" n'est pas un récit de voyage à proprement parler.

Thierry Beinstingel : Enfant, ce mot représentait pour moi une sorte d'île inconnue, un monde imaginaire, une chimère. Ce qui me plait dans ce mot, c'est cet idéal d'union des Slaves du sud auquel il renvoie... Ce pays - tel que me l'a raconté mon père - c'était une sorte de territoire rêvé, où les communautés pouvaient cohabiter sans conflits, jusqu'à ce qu'il soit déchiré par la guerre en tout cas. J'entreprendrai sans doute un jour le voyage en Bosnie sur les traces de mes ancêtres, mais pour l’écriture de ce roman, je voulais que l'ensemble des éléments que j’avais tissés restent à l'état de rêve. 

Dans cette saga familiale qu'il débute en 1791, Thierry Beinstingel convoque la figure d'un aïeul autrichien, Franz, qui décide d'émigrer sur les bords du Danube, mais aussi celle de sa grand-mère, née à Sarajevo en 1906, qui vécut à la fois l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et la capitulation de Berlin quelque 40 ans plus tard, des personnages dont l'existence est à la fois bouleversée par l'histoire mais qui en demeurent comme des intrus comme il l'explique lui-même :

Tolstoï dit que l'histoire ressemble à un sourd qui répond à des questions que personne ne lui pose. Pour moi, il nous semble comprendre l’histoire en marche mais en fait on ne la comprend absolument pas. Ma grand-mère par exemple ne comprenait pas pourquoi elle n'avait pas le droit de retourner dans sa maison en Yougoslavie après la guerre. C’est un peu comme si l'histoire, avec ses chamboulements, avait glissé sur sa vie. Avec ce roman, j'ai voulu rendre un hommage à ma famille, à mon père, mais aussi à toutes ces expériences ordinaires qui ont été bousculées par les guerres.                  
Thierry Beinstingel

  • Archive diffusée : Henri Troyat à propos de Léon Tolstoï (France Inter, Parenthèses, 9 novembre 1982)
  • Musique diffusée : Himzo Polovina, U lijepom starom gradu Višegradu

Seconde partie. Entretien avec Laurent Mauvignier

Avec Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier signe un huis-clos familial oppressant, une sombre histoire de prise d'otages, qui a pour décor un village plutôt effrayant qui répond pourtant au nom inoffensif de la Bassée…

Mathias Enard : Comment arrivez-vous à susciter un tel effroi chez le lecteur ?

Laurent Mauvignier : Dans les romans ou au cinéma, j'ai souvent l’impression que ça va trop vite, que ça n'a pas eu le temps d'infuser. Dans Histoires de la nuit, je cherchais à ce que tout fasse événement, même le simple fait d’ouvrir une porte. Mais comment faire pour que le lecteur y croit alors qu'il a déjà vu ce genre de scène au cinéma des centaines de fois ? Où se situe cette frontière fine entre des représentations de genre et la réalité ? Comment faire pour faire sentir qu'on n'est pas dans un film alors même qu’on se croirait dans un film ! Pour moi, le travail des écrivains consiste à trouver le détail qui permet que la réalité s'empare par effraction d’une image déjà faite. En tout cas, mon travail serait cela, réussir à traverser les clichés de genre. Alors quand je décris une chose, je m’y reprends à plusieurs fois en essayant d’être toujours "plus profond, plus dedans". J'ai besoin qu'une sensation infuse, que le lecteur puisse faire corps avec ce qu'on est en train de voir, de dire… Pour faire ressentir, il faut du temps, c’est comme une espèce de macération, d'imprégnation lente. Mon mantra depuis longtemps est cette phrase de Cézanne "Quand la couleur est à sa valeur, la forme est à sa plénitude." Mon travail consiste à essayer de faire apparaître la plénitude d'une forme et cela prend du temps. 

Le caillou dans les poches

Jeanne Moreau lit la nouvelle écrite par Eugène Zamiatine, récit d'une passion triste, et d’un débordement, dont on ne sait au fond s'il s'agit de celui d’un fleuve, ou de désirs mal contenus ? Ou quand la voix nue sait devenir la vibration incertaine du désir, au milieu d'un troublant danger...

Le message de Tiphaine Le Gall

Autrefois dans les paquebots et les cargos, de magnifiques transmetteurs d’ordre en cuivre faisaient résonner les instructions de la passerelle jusqu’aux entrailles du navire..

Ne trouvez-vous pas que la plus belle chose de l’Education sentimentale n’est pas une phrase mais un blanc, un énorme blanc ? Mais ce n’est pas moi qui le dis, c’est Proust à propos du style de Flaubert, et je crois qu’il révèle ainsi la vertigineuse puissance de cette matrice existentielle qu’est le vide. Parce que le vide est la donnée première, il est toujours là et la vie ne comble pas le manque d’être. Et moi alors, qu’est-ce que je dis ? Je ne dis rien. Parce que toute parole est imparfaite, un écran posé devant le monde. Mais je ne peux pas me taire non plus, parce que le silence est impossible. Alors j’écris. Et je remplis l’insatiable gueule du vide.

Cette émission a été diffusée pour la première fois le 1er novembre 2020.

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