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Le monde entier se bouscule pour avoir son selfie avec la Joconde

L’exposition de Vinci et la massification de l’art

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L’immense succès de l'exposition consacrée à Léonard de Vinci au Musée du Louvre atteint un autre paroxysme, elle épuise un impensé : qu’est-ce que la rencontre avec l’art dans un contexte de massification ?

Le monde entier se bouscule pour avoir son selfie avec la Joconde
Le monde entier se bouscule pour avoir son selfie avec la Joconde Crédits : ullstein bild / Contributeur - Getty

Le record de fréquentation que vient de franchir l’exposition Léonard de Vinci est aussi réjouissant que problématique. 

Réjouissant car avec 1,1 million de visiteurs - soit plus du double du précédent record atteint par la rétrospective Delacroix en 2018 - il constitue une expérience réussie de démocratisation culturelle. Les dispositifs de gratuité, mais aussi les nocturnes intégrales organisées lors du dernier week end, ont porté leur fruits comme l’a expliqué le président-directeur du musée, Jean-Luc Martinez.

Mais ce record est aussi problématique, au sens littéral, car il interroge profondément l’expérience muséale et le rapport aux œuvres. Je ne parle pas uniquement de celles ou ceux, qui ont eu le malheur de voir leur contemplation de L’Homme de Vitruve obstruée par L’Homme à la Doudoune rouge, alias Aurélien Bellanger. Je parle de notre capacité, en général, à pouvoir entrer en relation avec le mystère des œuvres de Léonard de Vinci lorsque l’on se trouve en pleine affluence. 

Ma théorie c’est que l’immense succès de cette exposition exceptionnelle atteint un autre paroxysme, elle épuise un impensé : qu’est-ce que la rencontre avec l’art dans un contexte de massification ?

Jusqu’ici nous vivions dans un récit du "tête à tête" avec l’œuvre et le génie de l’artiste. Un discours d’esthète où l’âme se transporte devant les réalisations des grands maîtres. Au musée, nous faisions à notre tour l’expérience jadis des grands souverains et mécènes, et plus tard des grands collectionneurs, devant ces chefs d’œuvre. Un vertige, un choc, une adoration, de l’ordre de l’intime. 

Or il ne faut pas oublier, d’une part, que ce récit est totalement construit. Il est fait de pages et de pages de bouleversements retranscrits et néanmoins sincères. Mais aussi d’un forme de mythe car, si ces révélations existent, ce rapport à la présence de l’œuvre a aussi pu être purement celui d’une possession et d’une distinction sociale.

D’autre part, continuer à entretenir cette légende d’une mise en relation individuelle avec le sublime peut frôler la publicité mensongère - surtout quand il s’agit de jouer des coudes avec les autres visiteurs, ou d’attendre que ceux qui sont devant aient fini de tourner le dos à l’œuvre en brandissant leur perche à selfie ! Un article du New York Times avait parfaitement résumé la situation. Son titre ? Want to see the Mona Lisa ? Get in the line / Vous voulez voir la fameuse Joconde ? Faites la queue !

Ce ne sont pas les institutions qui sont en cause. Ouvrir la confrontation aux merveilles et aux abysses de l’art au plus grand nombre est plus que souhaitable. Mais il faudrait, en revanche, s’atteler à repenser ce récit du rapport aux œuvres. Prendre en compte la réalité de ces expériences pour ne pas précipiter les foules dans une quête parfois déceptive, ou encore dommageable pour certaines œuvres et certains sites.

Que dire alors ? Vous n’entrez pas dans un seul à seul avec ces trésors artistiques mais vous vous approchez d’une image source. Vous communiez rapidement avec l’histoire et la culture que nous partageons et qui nous constituent. Quant aux nocturnes intégrales, elles apportent une réponse partielle à l’entassement.

Enfin, on pourrait imaginer que pour protéger lesdits chefs-d’œuvre, un jour il faudra produire les plus puissants des fac-similés comme à Lascaux. Bientôt le Louvre 2, 3 et 4 ? A voir le dioxyde de carbone ronger peu à peu les couleurs des tombeaux des pharaons en Egypte, comment ne pas y songer ?

par Mathilde Serrell

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