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César 2020 : illustration d'un drame annoncé

Le "Festen" des Césars

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Au cours de la 45e cérémonie des Césars, rien que nous ne connaissions déjà n’a été révélé mais il s’y est joué un drame annoncé. Celui qui déchire aujourd’hui le cinéma français en deux, voire trois familles. Irréconciliables ?

César 2020 : illustration d'un drame annoncé
César 2020 : illustration d'un drame annoncé Crédits : Thomas SAMSON - AFP

La fête du cinéma a tourné au « Festen ». C’est au film de Thomas Vinterberg sorti en 1998 que j’ai repensé après avoir regardé la cérémonie des Césars vendredi dernier. Cinéaste du dogme, Vinterberg avait mis en scène un repas de famille organisé pour célébrer les 60 ans d’un patriarche. Les différents personnages avaient vécu peu ou prou comme une famille, avant de découvrir le discours prononcé par le fils qui révélait les abus sexuels dont lui et sa sœur avaient été victimes de la part de leur père. Les caméras numériques saisissaient le trouble et la sidération des convives avec un réalisme qui donnait l’impression de voir la scène filmée maladroitement par un oncle ou une tante qui se serait trouvé là.

Cinéma français : année zéro ?

À la 45e cérémonie des Césars, rien que nous ne connaissions déjà n’a été révélé mais le Festen était là. Partout. Ma théorie, c’est qu’il s’y est joué un drame annoncé. Il déchire aujourd’hui le cinéma français en trois familles.

Avant de prononcer son discours, le personnage de Christian dans Festen dit avoir hésité entre celui qui était rédigé sur le papier bleu et celui qui était rédigé sur le papier jaune. Mais, de toute évidence, les deux conduisaient à la même déflagration, seule la forme différait. Aux Césars, bien que l’Académie ait annoncé sa démission collective deux semaines avant la cérémonie, pour que "la fête du cinéma reste une fête", rien ne permettait en réalité qu’il en soit ainsi. 

Sans que l’Académie n’ait été réformée - notamment son collège de 4700 votants, dont seuls 35% sont des femmes - sans que la Justice n’ait encore suffisamment évolué pour rendre son jugement sur des cas complexes - et souvent tombés sous le coup de la prescription - sans que le débat sur l’œuvre et l’homme n’ait abouti à un nouveau consensus, sans que le cinéma français n’ait su faire plus de place à la diversité, que pouvait-on en effet attendre de cette fête ? 

Restait plutôt à savoir quelle forme prendrait le désastre. Et tous les drames larvés ont explosé. Depuis, le cinéma français semble vivre son année zéro, forcément appelé à se reconstruire, il n’en est pas moins divisé en trois familles.

Deux clans désormais irréconciliables

La première a joué son va-tout en donnant le César de la meilleure réalisation à Roman Polanski pour son film J’accuse, malgré les protestations de mouvements féministes en raison des accusations de viols qui visent le réalisateur. Ce courant, retranché sur le credo de la séparation de l’homme et de l’œuvre, a remporté vendredi soir une victoire à la Pyrrhus. Il s’agissait de ne pas céder à une nouvelle subdivision, encouragée entre autres par le ministre de la Culture, qui rendait l’œuvre éligible aux récompenses mais pas l’auteur. Opposé de principe à cette nuance, le César attribué à Polanski s’est avant tout révélé sourd aux enjeux du temps, et incapable de saisir ce qui ne sont que des tentatives de transformations.

La deuxième famille, celle qui demande à cor et à cri plus de diversité dans les créations et les regards, et dénonce le silence imposé aux "dominés", en est pour l’instant pour ses frais. A l’image d’Adèle Haenel quittant la salle en criant "La honte !" ou de la maîtresse de cérémonie, Florence Foresti, publiant un "Ecœurée" sur son compte Instagram. Ce clan-là rumine sa colère, dont la plume puissante de Virginie Despentes dit bien l’intensité dans une tribune publiée hier soir sur le site de Libération. Mais cette défaite ne doit pas occulter une véritable victoire : celle est d’avoir montré qu’on ne les fera plus taire.

Enfin émerge une troisième famille qui est probablement celle de la majorité des spectateurs mais aussi des différents professionnels du cinéma. Ni conservateurs, ni activistes, ni bourreaux ni victimes, conscients de qui s’est révélé et de ce qui doit changer, sans pour autant trouver sa voix ni son discours. Ce sont ces mots-là qui manquent terriblement depuis vendredi soir. Et c'est tout l’enjeu après un déchirement que nul ne peut plus ignorer.

par Mathilde Serrell

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