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Ecrirer en temps d'épidémie est plus difficile qu'il n'y parait

L'écriture en temps d’épidémie cherche ses mots

3 min
À retrouver dans l'émission

L'écriture pour panser les plaies ou pour se libérer des maux liés au confinement. L'écriture pour partager l'expérience de l'isolement et de mettre en récit cette crise sanitaire inédite. Et si les mots ne venaient pas ? Mathilde Serrell tente de répondre dans sa Théorie du jour.

Ecrirer en temps d'épidémie est plus difficile qu'il n'y parait
Ecrirer en temps d'épidémie est plus difficile qu'il n'y parait Crédits : TravelCouples - Getty

Quelle sera la littérature de « l’après » ? Passé la première polémique sur les journaux de confinement et leur embarrassant romantisme de la claustration, la littérature en temps de Covid-19 continue de s’écrire. 

Ou pour être exacte : elle se cherche.

Comme le rappelait dans le JDD, le professeur et chercheur en littérature Antoine Compagnon : « le remède contre tout mal, c'est le récit. Nous ne vivons pas vraiment un événement, quel qu'il soit, avant de l'avoir raconté, ni avant d'avoir lu les récits qui nous permettent de le raconter ». Seulement la mise en récit de cette crise sanitaire mondiale et de ses effets ne trouve pas encore ses mots. Voilà ma théorie.

L’écriture à l’heure de l’épidémie 

Il existe un petit jeu qui circule sur Internet où l’on imagine ce que les grands écrivains auraient produit à propos notre « peste », le Covid-19. Balzac aurait raconté l’histoire de la fabrication du canapé où son héros était assis, Beckett aurait fait le récit de deux êtres qui attendent une fin du confinement qui n’arrivera jamais, Zola aurait décrit avec précision le quotidien d'un employé d'Amazon contraint de travailler, Kafka se serait employé à entrer dans l’âme d’une personne confinée qui s'ennuie et regarde une mouche courir sur son plafond, avant que ce ne soit la mouche qui la regarde courir sur les murs… Quant à Camus nous connaissons déjà la leçon d’humanisme et la réflexion sur les choix individuels qu’il a exposé dans La Peste. Mais ce ne sont là que des schémas de fictions connus, transposés dans l’épreuve que nous traversons.

De la même manière, la littérature qui émerge en ces temps d’épidémie de coronavirus, reproduit encore les dispositifs et les angles de vue qu’elle connaissait avant ce changement historique.

Les initiatives sont nombreuses et louables bien sûr. La collection « Tract » de Gallimard s’est muée  en « Tracts de crise » et propose en téléchargement gratuit chaque jour des textes conçus pendant l’épidémie par les auteurs de la collection, ou des plumes qui s’en sentent proches. Cynthia Fleury, Danièle Sallenave, Pierre Bergounioux, Régis Debray, Ingrid Astier, Sylvain Tesson, Erri de Luca, ou encore Annie Ernaux.

Si je prends l’exemple de cette dernière, sa lettre « Monsieur le Président » radiographie des enjeux politiques et sociaux et nous parle d’un temps venu pour « désirer un nouveau monde ». Mais dans ses mots comme dans son adresse, le texte s’inscrit dans les positions habituelles de son autrice davantage qu’il ne donne une forme littéraire à notre vécu ou à notre devenir.

L'écriture ou la difficile prise de distance avec le réel 

C’est que la littérature de cette épidémie ne parvient pas à se décoller du réel, l’écrivain « tient la main du monde » comme le formule joliment Sabrine Audrerie dans Lacroix. Une littérature de tutelle a donc fait son apparition, mais elle n’a pas encore transcendé ce bouleversement historique.

Même quand quarante auteurs de polars tentent d'imaginer l’après dans « les nouvelles du lendemain », les textes se projettent avec les mêmes régimes de fiction que l’avant. Chez Bernard Werber par exemple, après le dé-confinement viennent les émeutes, et les autorités mondiales placent l'humanité en quarantaine souterraine. Bref, c’est encore le retour des fourmis !

par Mathilde Serrell

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