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Claire Bretécher chez elle en 1997

Claire Bretécher, la femme du tur-fu

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L'autrice de bandes dessinées Claire Bretécher, décédée ce lundi, n’aura pas seulement tout saisi de son époque, elle nous laisse en héritage de quoi faire face à la nôtre.

Claire Bretécher chez elle en 1997
Claire Bretécher chez elle en 1997 Crédits : Alain BENAINOUS/Gamma-Rapho - Getty

Si pour comprendre le XIXe siècle, il est recommandé de se plonger dans les romans de Balzac, pour se faire une idée des années 1970-80 la lecture des bandes dessinées de Claire Bretécher s’avèrera à peu près du même secours. C’est à dire essentiel. 

Bretécher était non seulement une des plus grandes bédéastes de ces 50 dernières années, mais comme cela été dit et remarqué par ses contemporains, elle a réalisé à travers ses œuvres, un véritable travail de sociologue. Pour Roland Barthes c’est même la sociologue de l’année en 1976. Et dans son texte Agrippine et le moderne, Pierre Bourdieu qualifie la série Agrippine d'"évocation, rigoureuse, quasi ethnographique" de la bourgeoisie intellectuelle parisienne. 

Cela étant posé, ma théorie c’est que Bretécher n’aura pas seulement tout saisi de son époque, elle nous laisse en héritage de quoi faire face à la nôtre. Et avec beaucoup d’avance. 

La disparition d'une pionnière

Dans l’histoire du féminisme, elle a aisément sa statue. Parce qu’elle est la première femme à s’imposer dans le monde exclusivement masculin de la bande dessinée. Mais aussi parce qu’elle y aborde des sujets qu’on ne voyait pas : libération sexuelle, homosexualité, maternité, contraception, avortement, fécondation in vitro et j’en passe. Bretécher a un côté "Benoîte Groult de la BD". Les deux femmes s’admiraient d’ailleurs mutuellement, comme le rappelle l’autrice de bande dessinée Catel. 

Mais dans le monde de Claire Bretécher, tout cela semble déjà normal et acquis. D’ailleurs, elle ne s’est jamais plaint d’aucune forme d’oppression de la part de ses collègues masculins. En réalité à la fin des années 80, elle a même déjà quelques longueurs d’avance sur les icônes actuelles de l’empouvoirement. Bretécher c’est aussi un peu… Beyoncé ! Oui un prototype de l’artiste business woman qui bâtira sa fortune, et sera la première à s’auto-éditer. Et quand on célèbre l’affirmation d’un corps imparfait dans la série Girls de Lena Dunham au début des années 2010, il faut se rappeler que Bretécher créera au moins 20 ans avant sa célèbre héroïne, Cellulite. 

Une femme du futur

Il y a bien une femme du futur chez cette autrice, car elle a quelque sorte dépassé la posture de la rupture. Cela n’a jamais été son truc. Que ce soit en 1968 quand elle termine ses planches pour Spirou plutôt que d’aller jeter des pavés avec des étudiants "dorés sur la tranche" comme les appelle. Ou lorsque, dans Les Frustrés, elle traque la tension entre les "opinions de luxe", c’est-à-dire celles qui font plaisir aux gens qui les formulent, et les "opinions pratiques" c’est-à-dire ce qu’ils sont capables de mettre en action. Dans Un homme simple, elle est aussi capable de maintenir le suspense sur les révélations d’un homme très érudit qui a une confession terrible à faire, et qui finit par arriver : "Il regarde des bêtises à la télé". 

Ce refus de la posture de la rupture l’amène dans la série Agrippine, son héroïne adolescente, à faire de l’emploi séditieux du verlan chez les jeunes un langage d’une combativité absurde. Cela se traduit par un verlan appliqué au shopping parce que tu comprends "C’est le zerdé dans mon carpla" ou le verlan au carré donc désamorcé ; exemple "feumeu" verlan du verlan de femme. Des mécanismes mis à jour par le chercheur François Poudevigne dans son article pour la revue neuvièmeart, Ainsi parlait Agrippine

Aussi que ce soit sur le plan du jargon, des icônes, ou de la cohorte des "disrupteurs", Claire Bretécher nous laisse, dans son œuvre et dans sa vie, un héritage libérateur. Une forme d’amoralisme salutaire pour accueillir sans crainte le monde qui vient. Bref Claire Bretécher c’est la femme du tur-fu.

par Mathilde Serrell

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