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Les industries culturelles et la stratégie de la locomotive

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Pour relancer la machine culturelle, les locomotives sont de sortie. Blockbusters et best-sellers risquent d’être les rampes d’accès à la culture de l’après. Cette stratégie se fera-t-elle au détriment des plus petites œuvres ?

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Locomotive Crédits : ilbusca - Getty

Quand il est question d’industrie culturelle, la palme de la citation revient en général à André Malraux et à son « Par ailleurs, le cinéma est une industrie ». Ce vocable d’ « industrie » charrie avec lui un univers de références, hérité en outre de la révolution industrielle, et il n’est donc pas étonnant qu’en ces temps de crise culturelle, la métaphore de la locomotive revienne un peu partout dans les scénarios de reprise.

Une locomotive qui pourrait perdre plusieurs wagons en chemin 

En résumé, il faut des « locomotives » qui tirent les industries culturelles afin de relancer la « machine » - filons la métaphore industrielle. Mais qu’il s’agisse du cinéma ou du livre, ce postulat de la locomotive risque aussi de faire dérailler quelques wagons. Voilà ma théorie.

Le paysage culturel de « l’après » pourrait bien être marqué par une forme accrue de « block-busterisation » ou de « best-sellerisation » (pour employer cette fois une terminologie anglo-saxonne héritière de cette industrialisation culturelle).

« Pour que le public retourne dans les salles, il faut des locomotives » a déclaré récemment Jérôme Seydoux du groupe Pathé qui représente environ 1300 écrans. Avec une répartition équilibrée entre les wagons des multiplexes et ceux du réseau indépendant précise-t-il. Ainsi, concernant le cinéma, en plus des enjeux sanitaires, la question de la réouverture des salles est aussi suspendue aux calendriers des blockbusters. Pour prendre l’hypothèse d’une réouverture en juillet (même s’il faudra peut-être attendre Noël pour « se faire une toile ») : tout dépendra de la sortie ou non du « Tenet » de Christopher Nolan et du « Mulan » de Disney. Si ces sorties sont bien maintenues les espoirs sont encore permis mais « sans ces films-là rouvrir ne servirait à rien » tranche encore Jérôme Seydoux.

Une reprise culturelle sous le signe des blockbusters et des best-sellers ?  

Cette logique de la locomotive qui conditionne la reprise du circuit pourrait néanmoins se penser en prenant en compte d’autres paramètres que ceux de la diffusion. Car la prime aux blockbusters écrasera au passage certains « petits » films qui auront peu de temps pour vivre en salle au moment où la reprise sera dominée par les grosses productions. Par ailleurs, le contexte de fébrilité ambiante risque aussi de décaler les sorties plus risquées ou audacieuses, voire de laisser un certain nombre de projets à la remorque. Le paysage de « l’après » pourrait ainsi accentuer certains travers déjà diagnostiqués dans « l’avant. ». A moins de trouver des solutions pour préserver la diversité culturelle, avant de remettre du charbon dans la fameuse machine.

Dans le secteur de l’édition, ce même principe de locomotive est à l’œuvre. Face à une crise violente, le nombre de sorties a dû mécaniquement être réduit, ce qui se double aussi d’une priorité aux gros tirages et aux livres grand public.

Chez Gallimard on mise en mai et juin sur Leila Slimani (dont le nouveau roman avait été freiné lors de sa sortie au début de l’épidémie) ou encore « la -très attendue - vie mensongère des adultes » d’Elena Ferrante. Calmann-Lévy lancera « La vie est un roman » de Guillaume Musso à 400 000 exemplaires, le retour de John le Carré soutiendra les éditions du Seuil, et Actes Sud publiera Femmes sans merci de la reine du crime suédois Camilla Läckberg, pour ne citer que quelques exemples.

Attention, là encore, à la prime aux best-sellers. Ceux-ci permettent de reprendre l’activité et d’ouvrir à nouveau à la voie à des choix plus atypiques, exigeants ou risqués, mais cette disposition générale pourrait réduire durablement la diversité du paysage littéraire. Quant aux maigres chances de survie de nombreux éditeurs indépendants, elles en seront davantage diminuées. De nouveau, les effets de concentration diagnostiqués « avant » pourraient s’accentuer « après ». Reste à trouver le moyen d’accompagner cette stratégie de la locomotive pour qu’elle ne transforme pas en tank.

par Mathilde Serrell 

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