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La statue réalisée par Sebastien Langloys en l'hommage du dessinateur Rene Goscinny

Statues, plaques et noms de rues entrent dans le XXIe siècle

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Légitimation culturelle, bataille sur la place des femmes, réflexions post-coloniales ou enjeux de privatisation de l’espace public : toute une réévaluation toponymique - et parfois statuaire - nous raconte la transition culturelle.

La statue réalisée par Sebastien Langloys en l'hommage du dessinateur Rene Goscinny
La statue réalisée par Sebastien Langloys en l'hommage du dessinateur Rene Goscinny Crédits : STEPHANE DE SAKUTIN - AFP

Le premier monument parisien dédié à la bande dessinée vient d'être inauguré à quelques pas de la maison de Radio France et c’est un René Goscinny à la moue rieuse, un Petit Nicolas sur l’épaule, un Iznogoud dans la poche, un Astérix dans la paume de la main et un Lucky Luke à ses pieds…

Il s’agit là d’une statuaire "tranquille". Sans grandiloquence dans la taille ni l’emplacement. Sans scandale non plus, comme jadis le Balzac de Rodin qui a l’air de se tripoter sous la cape, ou comme le bouquet controversé de Jeff Koons. 

Cet hommage marque néanmoins une étape importante dans la reconnaissance institutionnelle de la bande dessinée - renforcée par l’année de la bande dessinée. Comme l’a souligné dans une interview accordée au Figaro Aymar du Chatenet, gendre et biographe de Goscinny : « Cette statue est dédiée à tous ceux qui ont révolutionné la bande dessinée et l’ont transformée en 9e art, en authentique littérature, alors qu’elle était cantonnée au statut de divertissement pour enfants. ». 

Et ma théorie c’est qu’aujourd’hui ces monuments statuaires, mais aussi les noms des rues, la toponymie, reflètent et condensent les batailles culturelles de notre époque.

Un enjeu de légitimation

Sur le plan de la légitimation des différentes formes d’arts, et de la hiérarchie entre culture dite savante et culture dite populaire, des symboles comme la statue de Goscinny sont importants. Comme la fameuse Esplanade Johnny Hallyday prévue à proximité de l’HotelAccorArena, elle participe de ce mouvement de reconnaissance. 

Même si dans ce cas précis, la toponymie qui rend hommage à Johnny se double dans sa position géographique d’un cas de naming. Parce que "Bercy", la salle où Johnny s’est produit 101 fois, s’appelle depuis 2015 HotelAccorArena, du nom groupe hôtelier qui a financé sa rénovation. Aux États-Unis, on trouve sur le même principe le « Minute Maid Park » à Houston au Texas ou le "Gillette Stadium" près de Boston. Les noms des lieux charrient un imaginaire collectif, et en faire des banderoles publicitaires constitue aussi un enjeu entre public et privé dans les batailles de la culture. 

Un symbole des combats culturels contemporains

Autre enjeu : la parité toponymique. C’est ainsi qu’elle est désignée au Canada, comme un objectif à atteindre. En France, tout le mouvement pour la reconnaissance des femmes qui ont elles aussi fait l’histoire se double d’un combat pour voir les noms de rues porter cette empreinte. En mars dernier, le collectif #Noustoutes a ainsi collé 1 400 affiches portant des noms de femmes - comme celui de la cinéaste Chantal Ackerman - dans les artères parisiennes. Selon leurs chiffres, seuls 2% des rues de l’Hexagone rendent hommage à des femmes. Sans parler de parité, on est loin d’une présence équilibrée.

Enfin, ces questions de toponymie reflètent une autre bataille culturelle : celle du regard sur notre passé colonial. Aux Etats-Unis, des polémiques ont surgi sur des statues ou noms de lieux à la gloire d’anciens esclavagistes. En France, comme le soulignait un article de Slate, des noms comme celui de Jean-Baptiste Colbert, qui a initié le Code Noir, interrogent sur les valeurs républicaines qui sont transmises dans l’espace commun. Sans débaptiser telle ou telle rue, expliciter le rôle tenus par les uns et les autres dans l’idéologie coloniale pourrait constituer un début de mise à jour. 

Cela est valable aussi pour l'idéologie antisémite, et pour les figures de la collaboration avec le régime nazi. D'ailleurs, comme le rapporte le magazine Vanity Fair, la rue dédiée à l'eugéniste antisémite Alexis Carrel a été renommée en 2002 du nom du résistant Jean Pierre-Bloch par Bertrand Delanoë, alors maire de Paris. 

Légitimation de certaines cultures, bataille de reconnaissance sur la place des femmes, réflexions post-coloniales et antiracistes ou enjeux de privatisation de l’espace public : toute cette réévaluation toponymique et parfois statuaire nous raconte la transition culturelle dans laquelle le XXIe siècle s’est engagé. La prochaine fois que vous emprunterez une énième avenue du Général Leclerc, vous y penserez !

par Mathilde Serrell

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