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Ecriture sur papier

En finir avec la "tribunite"

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#LaThéorie |La crise protéiforme a déclenché une fièvre « tribuniste ». Un festival d’interprétations et d’imprécations.

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Ecriture sur papier Crédits : Pascal Biomez / EyeEm - Getty

Dans les jours à venir, je me réveillerai sûrement avec le sentiment d’avoir oublié quelque chose. C’est ma dernière chronique de la saison, la dernière théorie avant la rentrée, pourtant je le sais, une légère accélération cardiaque se manifestera lorsqu’une alerte du journal Le Monde m’informera qu’une nouvelle tribune vient d’être publiée sur le déboulonnage de statues.

A moins que ce ne soit à propos de l’auteur jeunesse Timothée de Fombelle, et de son livre sur la traite négrière, dont la parution en Angleterre et aux Etats-Unis serait compromise par crainte d'une polémique sur « l'appropriation culturelle ».

Ce pourrait aussi bien être un collectif de « 150 personnalités qui appellent à… » et les multiples variantes qui s’en suivent. Ou encore l’engagement de tel ou tel artiste, la remise en question de telle ou telle œuvre, et la tempête d’argumentaires que cela suscite. 

Comme le soulignait un article de Libération, la tribune est un sport de combat, et il se pratique à haute dose en ces temps de pandémie. La crise protéiforme a déclenché une fièvre « tribuniste ». Un festival d’interprétations et d’imprécations. 

Mais ces textes scandaient déjà la vie culturelle et intellectuelle en proie à ce que l’on pourrait appeler une « tribunite ». Laquelle a pour effet secondaire de produire un peu partout de la méta-tribune. Concernant la culture, avant la Covid-19, combien de plumes et de voix se sont engagées dans la bataille de l’œuvre et l’homme, de l’anachronisme et de la mise à jour, de l’histoire et de la contextualisation, de l’art et de la morale ? 

Et si cette flambée de prise de position ne contribuait ni à la progression du débat public, ni à l’infléchissement des rapports de force, et ne servaient qu’à valider et entretenir des distinctions déjà bien établies dans le monde intellectuel et culturel ? C’est le point de vue du spécialiste de la vie intellectuelle, Laurent Jeanpierre, dans ce même article du journal Libération. La tribune servirait donc essentiellement à vérifier que tout le monde est bien à sa place dans le champ de bataille idéologique. 

Ma théorie, puisque tout le monde en a une, c’est que cette inflation de tribunes fonctionne en effet comme une bulle de filtres. J’emprunte ici ce concept à Eli Pariser, militant de l’Internet, qui a démontré que la navigation orientée par certains algorithmes enferme les uns et les autres dans une forme d’isolement intellectuel et culturel. 

La tribune d’opinion ou d’imprécation, lorsqu’elle ne met pas de propositions précises sur la table, va permettre à chacun de se reconnaître dans ce qu’il pense déjà. Elle sera ensuite relayée et commentée dans les fils d’actualité selon des cercles d’affinités qui renforceront à nouveau chacun dans son point de vue. Et ainsi de suite.

Faut-il pour autant cesser de formuler les espoirs et les tensions du monde qui vient ? Chaque mot comme le dit Nietzche est-il un préjugé ? Comment sortir d’une forme d’assignation à réaction pour entrer dans une phase de définition ? Enfin, si à 50 ans on n’a pas fait de tribune a-t-on vraiment raté sa vie ? 

Vous le saurez à la prochaine saison de cette théorie qui propose et vous laisse disposer.

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