LE DIRECT
Suivi

"Roman noir" une étiquette qui pègue

2 min
À retrouver dans l'émission

#LaTheorie |Si le marché du livre s’est effondré en France après huit semaines de fermeture des librairies, l’activité littéraire elle, ne n’est pas arrêtée bien sûr, inventant notamment des formes d’accompagnement de cette crise.

Suivi
Suivi Crédits : Getty

Pour le polar français ou francophone, ce fut par exemple une série de textes originaux sur « le monde d’après » intitulée « Nouvelles du Lendemain ». L’anticipation fait en effet partie des 50 nuances de noir du polar français. Car ce qui le définit le mieux finalement, ce n’est que son étiquette. En France, un roman noir c’est que l’on range dans la catégorie roman noir. Ni plus ni moins. Voilà ma théorie.

Avec Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018, n’a-t-il pas poursuivi exactement la même veine qu’Aux animaux la guerre ? Un roman social et réaliste, enraciné dans l’Est de la France, remuant cette terre désindustrialisée, poreuse, aux idées noires comme aux idéologies brunes. Pourtant Aux animaux la guerre est publié dans la collection « Actes Noirs » et Leurs enfants après eux dans la collection de littérature « traditionnelle » d’Actes Sud. Au vrai, cette distinction reste bien artificielle. L’avantage c’est qu’elle permet de qualifier l’écriture de Nicolas Mathieu pour un prix, qui exclut la littérature de genre. 

Quant à Pierre Lemaître, autre Prix Goncourt, ses passages d’une littérature estampillée « thriller » ou « suspens » à une littérature dite classique, en font-ils un écrivain différent à chaque fois ? Je ne crois pas. 

Dans les sections dites du polar ou du policier, les œuvres d’un DOA, et hier d’un Jean-Pierre Manchette, d’un Thierry Jonquet, ou d’un Georges Simenon ne constituent-elles pas, avant tout, des sommets de littérature générale ? Que cherchent ces textes si ce n’est à enquêter sur l’âme humaine et les structures vénéneuses qui révèlent sa face sombre ?

Les exemples sont nombreux, et en remontant le fil de l’histoire littéraire, on s’apercevra que Les Misérables d’Hugo, tout comme L’Assommoir de Zola, sont aussi des romans noirs. 

Alors que c’est il donc passé en France, pour qu’une telle approche catégorielle se soit imposée ? L’approche anglo-saxonne est certainement plus empirique, « les choses sont ce qu’elles sont », et l’approche française, plus rationnelle, « les choses doivent être organisées et classées ». D’un côté un rayonnage simplement alphabétique, qui verra les romans noirs de James Ellroy suivis un peu plus loin par ceux d’Ernest Hemingway, de l’autre un rayonnage par catégories pures et dures.

Or, les vérités contrefaites et les vertiges d’un réel hallucinogène se soucient peu du genre. Et les romans classés « noirs » d’aujourd’hui sont branchés sur les mêmes troubles que la littérature classée « blanche » ou que la science fiction. Tout cet étiquetage n’a plus vraiment de sens. Quand l’insurrection et le sang explosent dans une France écrasée de libéralisme avec Un feu dans la plaine de Thomas Sands, seule sa publication dans la collection Equinox des Arènes en fait au fond un roman noir.

Le roman noir français est furieusement social, rageusement visionnaire, profondément installé dans les esprits du temps, et révélateur d’ambiguïtés aussi humaines qu’universelles, bref c’est un roman.

Mathilde Serrell

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  

Chroniques

8H55
5 min

Radiographies du coronavirus, la chronique

Covid : quel risque pour les femmes enceintes ?
L'équipe
Production
Réalisation

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......