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Les artistes Tai Shani, Lawrence Abu Hamdan, Helen Cammock et Oscar Murillo, lauréats du prix Turner 2019.

Un Turner Prize pour quatre : le retour du collectif

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Après trois décennies plutôt marquées par la réussite individuelle, les artistes changent de pronom : place au « nous ».

Les artistes Tai Shani, Lawrence Abu Hamdan, Helen Cammock et Oscar Murillo, lauréats du prix Turner 2019.
Les artistes Tai Shani, Lawrence Abu Hamdan, Helen Cammock et Oscar Murillo, lauréats du prix Turner 2019. Crédits : VICKIE FLORES - Maxppp

Gagner à plusieurs, c’est ce que viennent de faire les quatre lauréats du Turner Prize, la plus prestigieuse récompense britannique d’art contemporain. Lawrence Abu Hamdan, Helen Cammock, Tai Shani et Oscar Murillo, tous finalistes cette année, ne s’étaient jamais rencontrés. Mais ils ont tous demandé au jury de les récompenser ensemble « au nom de la vie en commun, de la diversité et de la solidarité, dans l’art comme dans la société ».

Si ces quatre récipiendaires viennent de marquer l’Histoire du Turner Prize, ils s’inscrivent dans une tendance culturelle plus large : le retour du collectif. C’est ma théorie.

La mise en avant des "luttes plurielles"

Les tribunes et les appels ne cessent de se multiplier. Hier, nous évoquions ici même, avec la metteuse en scène Ariane Mnouchkine, la tribune des 180 artistes et intellectuels de disciplines et métiers variés, qui engagent non seulement à soutenir les grèves, mais qui insistent sur le pouvoir de transformation des « luttes plurielles ». Dans cette même tribune se formulait le désir « d’émancipation individuelle et collective plutôt que la réussite individuelle".

Au fond, c’est le même élan et les mêmes convictions qui président au choix de se partager le Turner Prize en quatre.

Cette victoire volontairement mise en commun, y compris sur le plan financier, est d’abord un signal fort dans un marché mondial de l’art contemporain où le Turner Prize sert de boussole. Un ou une artiste en ressort la côte gonflée, en nouvelle star du système. Mais les quatre lauréats ont eux choisi de faire primer la victoire collective de leurs individualités. Non seulement par principe mais par fidélité avec leurs travaux. Comme le faisait remarquer l’un de ces Quatre Fantastiques, Helen Cammock, leurs projets se trouvaient «peu adaptés avec le format du concours, qui tend à diviser et à individualiser». 

En effet, que ce soit sur les migrations, la fin du patriarcat, la torture ou les droits civiques, leurs œuvres - les plus politiquement orientées de l’histoire du Turner Prize, depuis sa création, il y a trente-cinq ans - ne pouvaient rentrer en concurrence, car elles renvoient toutes à une urgence collective. On retrouve là, cette dimension plurielle des luttes, évoquée plus haut. Comme l’ont dit les lauréats dans leur lettre commune aux jurés, ils ne voyaient pas pourquoi une de ces causes devrait être considérée comme plus importante, plus significative ou plus valable que les autres.

L'image d'une identité multiple

Enfin le « Turne Prize » qui récompense un artiste britannique ou assimilé, a aussi pour vocation de développer l’image de la « britanité ». Or les quatre artistes, en ces temps de divisions, ont refusé de réduire l’identité britannique à l’un de leurs quatre profils. Cette co-consécration est donc une manière de défendre une identité multiple, un « geste symbolique de cohésion » dans un environnement hostile.

Saluant les mouvements populaires qui « affrontent les semeurs de haine et de peur qui veulent fracturer notre société », la tribune des 180 intellectuels et artistes français se place sur la même ligne.

Il y a deux ans le journaliste et essayiste Nicolas Truong a créé la pièce « Interview », celle-ci se demandait notamment ce que serait aujourd’hui la question posée par Edgar Morin et Jean Rouch en 1960 dans « Chronique d’un été », radiographie spontanée de la société française. A l’époque c’était « Comment faites-vous avec la vie ? », désormais il supposait que ce serait « Quel est votre nous ?» Nous y sommes.

par Mathilde Serrell

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