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Façade de la Gare du Nord

Que peut la poésie pour sauver la Gare du Nord ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Pas grand chose. Si les architectes se remobilisent dans le débat public défendant la « poésie des gares » et le patrimoine classé de la plus grande station d’Europe, c’est qu’ils prennent conscience d’un système déviant auquel ils ont participé.

Façade de la Gare du Nord
Façade de la Gare du Nord Crédits : Jacques Loic - Getty

Vous avez peut-être entendu l’architecte Roland Castro défendre "la poétique des gares" dans les médias. Avec une vingtaine d’architectes, urbanistes, historiens de l’art et sociologues il est le co-signataire d’une tribune parue dans Le Monde contre le projet de transformation de la gare du Nord. Un projet jugé "monstrueux", "indécent", "absurde" et "inacceptable".

Mais si les architectes - qui ne sont pas des pétitionnaires acharnés ni des tribuns compulsifs - se remobilisent dans le débat public, c’est qu’au-delà du massacre de la poésie des gares et du patrimoine, ils arrivent au stade déviant d’un système auquel toute une génération a contribué... et contribue encore. C’est ma théorie.

Pour vous résumer le cas de la Gare du Nord : une filiale du groupe Auchan associée à la SNCF compte y installer un immense centre commercial qu’il faudra traverser pour accéder aux quais. La salle des pas perdus deviendra donc la salle des pas rentables. Une expérience à mi-chemin entre une zone Duty Free et l’interminable espace expo’ d’un magasin IKEA. 

700 000 voyageurs - parmi lesquels tous ceux venus quotidiennement de la banlieue parisienne - y transiteront beaucoup plus longuement d’une part. D’autre part, on y détruira le patrimoine architectural de la gare avec des passerelles trucidant son parvis couvert. Enfin, la pensée que ces hommes et ces femmes auraient pu avoir, chemin faisant, ou le regard qu'ils auraient pu croiser, s’éclipseront devant une succession de vitrines et de pancartes de promotions. Or "les gares ne sont pas faites pour ça !" tonne Roland Castro.

Faire des usagers un public de consommateurs captifs au lieu de ménager des espaces de sociabilisation ou de développer de réels services est une chose. Chercher à densifier une zone de commerce à Paris parce qu’elle est plus rentable en termes de passage, tandis que les périphéries continuent de subir la désertification et l’isolement en est encore une autre.

Une politique de commande publique de plus en plus étrécie ?

Mais ce qui se joue là, surtout, c’est la transformation des opérateurs privés en urbanistes. C’est le commerçant qui fait la rue, la station-service qui fait la route. 

On assiste à l’apogée d’un rétrécissement. Celui d’une vision politique des commandes publiques au profit d’arrangements avec des entreprises de commerce transformées en promoteur. Pour mémoire, l’Hôtel-Dieu près de Notre Dame deviendra bientôt une galerie marchande…

Dans cette histoire, on aurait tort de vouloir opposer architectes "impurs et vendus" et "nobles combattants". L’architecture est un métier de commande, et si la commande publique s’enfonce dans la rentabilité et le mercantilisme, le bâti s’en ressentira. La vie aussi. Comme le montrent tous les diagnostics sociologiques, politiques, et écologiques actuels. 

Le réaménagement de la Gare du Nord n’est pas seulement la destruction de l’œuvre de l'architecte Jacques-Ignace Hittorff ou l’atomisation du romantisme des gares : c’est le dernier sifflement d’un train qui va finir par nous rouler dessus.

par Mathilde Serrell

Chroniques

8H55
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La Conclusion

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