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Moulin dans la clarté du soleil (1908)

Libérons Mondrian de ses « petits carreaux » !

3 min
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Mondrian est trop souvent réduit à ses "petits carreaux". L'exposition "Mondrian Figuratif" est l'occasion de dépasser cette vision incomplète pour découvrir la diversité de son œuvre.

Moulin dans la clarté du soleil (1908)
Moulin dans la clarté du soleil (1908) Crédits : Piet Mondrian - Extrait du catalogue d'exposition (Musée Marmottan Monet)

Ma théorie du jour consiste à démonter une théorie justement. De l’artiste néerlandais Piet Mondrian on a l’image du peintre « aux petits carreaux ». Des bleus, des rouges, des jaunes, sur fond blanc, séparés par de grandes lignes noires. C’est le flash visuel qui recouvre son nom et le motif qui a marqué les esprits notamment depuis la collection Mondrian d’Yves Saint Laurent à l’automne-hiver 1965. 

Or Mondrian est victime d’un malentendu dû à une lecture linéaire et évolutive de l’Histoire de l’art. C’est parce qu’on s’est raconté la peinture comme une succession de mouvements de plus en plus modernes qu’on a escamoté toute partie de son œuvre et réduit sa dimension. Bref on a mis Mondrian dans des « petits carreaux » précisément. Voilà ma théorie. Ou plutôt mon anti-théorie.

L’exposition « Mondrian Figuratif » qui vient d’ouvrir au Musée Marmottan Monet dissipe ce malentendu. 67 des Mondrian présentés le sont pour la première fois à Paris, 12% n’y avaient pas séjourné depuis un demi siècle, et 20% depuis 20 ans. Ce que traduisent ces chiffres c’est le regard qui était porté jusqu’ici sur les toiles figuratives de Mondrian. 

Des toiles un peu « cachées » par manque d’intérêt, car elles ne correspondaient pas à l’Histoire de l’art telle qu’elle était racontée. Dans les premières rétrospectives qui lui sont consacrées, on fera tout simplement l’impasse sur la partie figuration, et lorsqu’on daigne les montrer ensuite c’est pour les présenter comme des « œuvres de jeunesses ». La lecture de Mondrian se fait à travers un calque, celui d’artistes modernes se faisant d’abord la main sur la figuration puis s’émancipant vers l’abstraction. 

Or pendant une cinquantaine d’années Mondrian explore la figuration et elle coexiste avec l’abstraction. C’est ce que racontent les toiles acquises par son mécène Salomon Sliper et que l’on découvre dans cette exposition.

Mondrian au fond peint la même chose toute sa vie. Il cherche « l’essence des choses ». Ses premiers tableaux de fermes au crépuscule ne lui conviennent pas car les teintes réalistes ne traduisent pas la fameuse « essence des choses ». Il va alors pousser le curseur de la couleur vers des tonalités pures : rouges, orangers, jaunes et bleus très vifs, qui sont plus aptes à rendre compte «  des fondements de l’existence » comme il le dit, que les couleurs naturelles. Puis, pour saisir cette intensité du réel, il va quitter les panoramiques, et resserrer le motif. En 1909 en peignant sa série de « Dunes » il comprend que ce qui compte c’est le rayonnement intérieur d’une peinture. Peu importe qu’elle soit abstraite ou figurative, c’est là que se trouve l’essence et c’est cela qu’il faut rechercher.

D’ailleurs au mi-temps des années 10 après avoir rejoint « la conversation des cubistes », Mondrian va mettre un frein à ses propositions purement abstraites. Car l’abstraction toute seule se tient au bord du vide, c’est un abîme dans lequel la réalité se perd. Alors il reprend ses motifs, arbres, fermes ou moulins, et cherche encore.

« Mes conceptions ont évolué » écrit-il à son Mécène « les conceptions toutefois sont quelque chose d’extérieur qui grandit avec l’être, mais l’esprit qui est intérieur reste toujours le même ».

C’est finalement en gardant sa quête figurative que Mondrian pourra s’élancer dans la fameuse abstraction des « petits carreaux » sans se trahir. La « Composition avec large plan rouge, jaune, noir, gris et bleu » en 1919 ouvre un nouveau cycle certes, mais qui n’a rien d’une série géométrique abstraite. Ses formes sont faussement droites et compartimentées, sa toile bouge « comme un mobile », à la fois stable et instable, selon la jolie formule de la commissaire d’exposition Marianne Mathieu. Le rayonnement est là, et nous livre « l’essence des choses ». Ces lignes, et ces couleurs, sont les cieux, les arbres et les fermes du plat pays de Mondrian.

C’est pourquoi l’œuvre à la fois figurative et abstraite de Piet Mondrian dépasse les oppositions et les dogmes qui ont voulu donner un sens ou plutôt une direction à l’Histoire de l’art. Ainsi présentée, sa peinture se libère du petit casier hermétique et désincarné dans lequel elle était enfermée, et la vie déborde enfin des petits carreaux.

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