LE DIRECT
Gabriel Matzneff, à Paris en juin 2006.

Le cas Gabriel Matzneff ou l’inversion du rapport à la transgression

4 min
À retrouver dans l'émission

La situation dépasse le jugement anachronique des mœurs d’un auteur. L'écrivain surnommé "M le Maudit" révèle l’empreinte géologique d’un mode de pensée, et pas seulement à l’époque.

Gabriel Matzneff, à Paris en juin 2006.
Gabriel Matzneff, à Paris en juin 2006. Crédits : Marc GANTIER - Getty

« Les temps ont changé », telle est la formule qui accompagne la façon dont se représente à nous le cas de l’écrivain Gabriel Matzneff depuis la parution d'un article dans Le Monde. « The Times They Are A Changin' » chantait Bob Dylan dans les années 1960, avec cette nuance que l’on pourrait traduire par « les temps sont en train de changer ». C’est assurément plus juste. Tant nous avançons aujourd’hui, comme Dylan à son époque, vers un ensemble de redéfinitions dont nous ne connaissons pas encore les contours. Notamment la façon dont va se réécrire toute une histoire culturelle marquée par l’idée de transgression. Ma théorie, c’est que le cas Matzneff est le révélateur d’une inversion en la matière.

Replantons d’abord le décor. L’auteur du manifeste Moins de 16 ans publié chez Julliard en 1974, a fait de son fonds de commerce littéraire le récit de ses passions sexuelles avec des jeunes filles et des jeunes garçons parfois âgés de 11 ou 12 ans. Des « gosses » ou des « chatons », comme il les appelle lui-même. Aujourd’hui, une de ses anciennes amantes, qui dirige désormais les éditions Julliard – renversement symbolique – , raconte dans un livre à paraître, son expérience du point de vue de la « proie ». Et pas du chasseur de « chatons ». A la fin des années 1980, il la repère, la séduit, va la chercher à la sortie de son collège, et bientôt la jeune fille de 14 ans passera son temps à l’hôtel avec cet homme de 50 ans. 

Le consentement, titre du récit de Vanessa Springora, ne raconte pas seulement l’ambivalence du sien et les troubles psychiques que celui-ci engendrera plus tard chez elle, il raconte aussi le consentement d’un milieu intellectuel et culturel. C’est là où le cas Matzneff dépasse le jugement anachronique des mœurs d’un auteur. Il est comme l’empreinte géologique d’un mode de pensée. Et pas seulement à l’époque. 

Bien sûr, il est difficile de juger depuis notre présent, ce temps où Matzneff était régulièrement invité de l’émission littéraire « Apostrophe », faisant sourire l’assistance avec son goût pour « les minettes ». Ce temps où les clichés d’adolescentes de David Hamilton imprimaient les rétines. Ce temps où Louis Aragon, Simone de Beauvoir ou Roland Barthes pouvaient signer une pétition lancée par Matzneff pour la relaxe de trois pédophiles poursuivis devant la justice pour avoir eu des relations avec des enfants de 12 et 13 ans. Ce temps qui a duré. A l’aube des années 1990, « la connasse », selon les mots de Philippe Sollers, c’est Denise Bombardier, journaliste et auteure québécoise, qui ose accuser Matzneff d’abus.

Mais il ne s’agit pas seulement ici de regarder une époque révolue à l’aune des questions soulevées par l’affaire Polanski ou la déflagration du témoignage de l’actrice d’Adèle Haenel. Ce que nous regardons dans cette affaire c’est bien notre temps. Et il s’y opère une inversion. 

Ceux qui défendaient jadis à gauche le cas du "philopède" Matzneff, non seulement au nom de la supériorité de la littérature sur la morale, mais aussi au nom d’une libération des mœurs et des individus, le faisaient contre des ligues de vertus moralistes conservatrices. Aujourd’hui, c’est sur la très conservatrice Radio Courtoisie que Matzneff est encore invité, dans un hebdomadaire ancré à droite comme Le Point, ou sur le plateau de la chaîne Russia Today pour dénoncer, comme il le faisait il y a quelques semaines,  « le retour de l’ordre moral, qui nous vient des sectes puritaines américaines ».

Ce que cela raconte peu ou prou, c’est que désormais seuls les conservateurs et les "anars" de droite défendraient la liberté des arts et la transgression. En réalité, c’est ce rapport à la transgression qu’il faut interroger. Comme le rapporte L'Express, en 1990, François Mitterrand répondait ainsi à la même DenisE Bombardier "Vous les connaissez comme moi, ces intellectuels parisiens ! Ils sont si obsédés de paraître libéraux, surtout en ces matières délicates, qu'ils errent". 

Ce rapport à la transgression n'est-il pas aussi un biais à travers lequel on a estimé les arts ? Et ne peut-on pas considérer que les nouveaux questionnements du jour transgressent justement l’ordre qui était en cours dans les milieux culturels ? The Times They Are A Changin', les temps sont en train de changer, et avec eux ce que nous ferons de la transgression.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  

Chroniques

8H55
3 min

La Conclusion

Les Alpes, véritable coeur de l'Europe ?
L'équipe
Production
Réalisation

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......