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Détail de la fresque murale "La Vie de George Washington" réalisée en 1936 par Victor Arnautoff pour le lycée George Washington de San Francisco

La censure et le contresens de l'Histoire

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Comment un élan progressiste a-t-il pu amener à prendre une décision qui nous ramènerait presque cinq siècles en arrière ?

Détail de la fresque murale "La Vie de George Washington" réalisée en 1936 par Victor Arnautoff pour le lycée George Washington de San Francisco
Détail de la fresque murale "La Vie de George Washington" réalisée en 1936 par Victor Arnautoff pour le lycée George Washington de San Francisco Crédits : Dick Evans, CC BY

Comment un groupe d’activistes antiracistes peut-il en venir à censurer une œuvre antiraciste ? La question, aujourd’hui récurrente (voir l'affaire Hervé Di Rosa en avril dernier) se pose à nouveau avec une fresque du lycée George Washington de San Francisco. 

Voici un cas d’école - c’est le cas de le dire. En 1936, le peintre communiste Victor Arnautoff, élève du maître muraliste mexicain Diego Rivera, se voit confier une fresque à la gloire du premier président des Etats-Unis : George Washington. Soutenu par un programme de commandes lancé par Roosevelt pour venir en aide aux artistes, en pleine Dépression - économique j’entends - Victor Arnautoff ne se conforme pas pour autant à la demande de l’Etat-providence.

S'il a bien réalisé treize panneaux d'une fresque intitulée "Vie de George Washington", il a pris le parti de représenter l’un des pères de la Constitution américaine devant le cadavre d’un Amérindien, et de montrer des esclaves noirs qui travaillaient dans les champs de coton lui appartenant pour dénoncer leur exploitation. Quatre-vingts ans plus tard, cette fresque est jugée, offensante, humiliante, déshumanisante, et même raciste !

D’abord, il fut tout bonnement question de la détruire. Désormais, on annonce qu’elle sera recouverte par une autre fresque. Une oeuvre qui aura pour thème "l’héroïsme des personnes racisées en Amérique" selon les mots du président du rectorat Stevon Cook.

Comment un élan progressiste a-t-il pu amener à prendre une décision qui nous ramènerait presque cinq siècles en arrière? A l’époque où l’on recouvrait les nus de Michel Ange de "culottes". Ni la situation ni l’offense ne sont les mêmes bien sûr, pourtant ma théorie sur les signaux culturels qui traversent notre époque, c’est que l’opération procède du même contresens contre-productif.

Dans un temps où la montée de le réforme luthérienne voulait en finir avec les images idolâtres, la puissance du Jugement Dernier de Michel Ange, l’impact de son Christ sexy en diable et de ses nus divins, étaient propres à relancer la foi en l’Eglise catholique. C’était là pour ainsi dire son meilleur allié. Or en le recouvrant, c’est comme si l’Eglise s’en était privé, et avait joué contre son camp.

Ici, les activistes antiracistes qui ont milité pour la censure de la fresque de Victor Arnautoff se privent eux aussi d’un allié. Supprimer ou recouvrir cette œuvre édifiante qui refuse de glorifier l’esclavage et le massacre des peuples amérindiens pour mettre les Etats-Unis face au miroir violent de leur histoire, ne va en rien aider à lutter contre le racisme et l’humiliation dont sont encore victime des citoyens "racisés" pour reprendre la (problématique) terminologie en cours... Au contraire !  Cette censure escamote une arme puissante. Posséder ce témoignage engagé, pouvoir l’exposer et le commenter, sert précisément le combat des activistes qui le combattent.

Mais "peu importe l’intention ou le contexte de l’œuvre" répondront ceux et celles qui jugent la fresque dégradante. Peu importe si les lycéens et les lycéennes qui pourraient se sentir offensés ne sont en majorité pas favorables à ce recouvrement. Et peu importe si la plus ancienne association de défense des droits civiques des Afro-Américains, la NAACP, soutient l’œuvre de Victor Arnautoff - comme le rapporte le magazine Slate. On assiste à un geste de principe qui préfère voiler le passé plutôt que de se servir des munitions qu’il envoie judicieusement au présent. Cinq siècles plus tard, la censure prend toujours le contresens de l’Histoire.

par Mathilde Serrell

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