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Marcel Proust sur son lit de mort en 1922

Les écrivains morts n'ont jamais été aussi vivants

3 min
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Julien Green, Françoise Sagan, Toni Morrison, et aujourd’hui Marcel Proust : il existe une rentrée littéraire parallèle, un zombiland de textes posthumes qui fleurissent en cet automne.

Marcel Proust sur son lit de mort en 1922
Marcel Proust sur son lit de mort en 1922 Crédits : Getty

On pourrait s’engager dans une comparaison sur leurs qualités respectives, et l’éclairage plus ou moins pertinent qu’ils apportent sur leurs auteurs, mais ce qui me frappe c’est que ces créatures textuelles nous les rendent plus vivants que jamais. Profondément humains, et dévissés de leur socle révérencieux. C’est ma théorie.

Le journal non censuré de Julien Green, ses saillies porno gay et la « mauvaiseté » de ses jugements littéraires, auront au moins eu le mérite de le sortir du formol chaste et précieux dans lequel il baignait, comme l’a souligné notre camarade Frédéric Martel. Quant à l’inédit tout recousu de Sagan, véritable « Frankenstein littéraire », il se fraye un chemin correct dans les ventes de livres, comme un hologramme en tournée. Si on y croise à peine l’ombre de l’auteure, on s’amuse à l’idée que tout médiocre qu’il est, le roman mort-vivant de Sagan n’est peut-être pas moins honteux que certains autres « bien vivants » qu’il côtoie sur les tables des librairies.

Pour ce qui est de Toni Morrison, en revanche, l’éblouissement de la langue est rendez-vous et ce recueil de textes posthumes « La source de l’amour propre », nous ouvre comme jamais l’atelier furieusement actuel de sa réflexion. 

Mais venons-en au petit dernier : Marcel Proust. Dont les lettres viennent d’être mises aux enchères, et dont les nouvelles inédites et fragments divers paraissent demain aux éditions de Fallois.

Les lettres montrent à quel point le fameux « ah » soupiré de Proust à l’annonce de son prix Goncourt en 1919 pour « À l’ombre des jeunes filles en fleurs », n’est pas celui d’un écrivain en robe de chambre blasé d’être réveillé dans la gloire. Le Proust qui apparaît est celui qui intrigue pour sa reconnaissance, fait campagne pour avoir un prix, recherche la faveur du critique et poète Henri Ghéon qui avait étrillé Du côté de chez Swann.

Ce qui ne rend pas l’auteur de La Recherche moins vénérable mais d’autant plus sympathique qu’il est débarrassé de cette embarrassante pureté du génie.  

De même, « Le mystérieux correspondant et autres nouvelles inédites » achève de libérer le monument qu’est La Recherche de son image de cathédrale sortie des sables. 

Comme le rappelle la préface de Luc Fraisse, Gérard de Fallois, avec son livre-enquête « Proust avant Proust » avait déjà démontré que le mythe d’un monument de la littérature conçu au sortir d’une jeunesse purement oisive ne tenait pas. Et nous savions qu’avant La Recherche Il y avait eu Les Plaisirs et les Jours, le Proust traducteur de John Ruskin, le roman rapiécé et autobiographique Jean Santeuil. Ou encore l’essai littéraire Contre Sainte-Beuve et enfin les Carnets (publiés en 2002).

Mais dans les textes inédits qui sont exhumés, c’est véritablement le Proust à la recherche de La Recherche qui se manifeste. Celui qui s’essaye à différents styles, et différentes voies sans avoir encore tranché. Celui qui transpose la souffrance de son homosexualité et trouve sur ce chemin les arcanes qui soutiendront sa future grande œuvre. La nouvelle « Souvenir d’un capitaine », où le narrateur se remémore son émotion pour un jeune brigadier, esquisse les méditations sur la mémoire et la recréation de la réalité. Et d’une manière générale, nous entrons, avec ce recueil, dans le laboratoire de Proust. Des notes successives désacralisent la trouvaille de l’incipit le plus célèbre de l’histoire « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », et la nouvelle « Le don des fées » nous donne à lire une lettre que Proust l’écrivain en germe de La Recherche s’écrit au fond à lui-même. 

En conclusion je vous en citerai un passage : « Je suis la voix de celle qui n’est pas encore mais qui naîtra de tes chagrins incompris, de tes tendresses méconnues, de la souffrance de ton corps ». Proust dans ses écrits posthumes incarne non plus la perfection inaccessible mais le compagnon des « hésitations fécondes ».

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