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Peter Handke le 6 décembre 2019 en Suède

Peter Handke, contraire à l’esprit de Nobel ?

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En apparence la controverse autour du Prix Nobel remis à l’écrivain autrichien porte sur la prédominance ou non de la littérature sur la politique.

Peter Handke le 6 décembre 2019 en Suède
Peter Handke le 6 décembre 2019 en Suède Crédits : JONATHAN NACKSTRAND - AFP

« J’aime la littérature pas les opinions (…) J’abhorre les opinions » : telle a été la réponse de l’écrivain autrichien Peter Handke à la polémique soulevée par le Prix Nobel qui lui sera officiellement remis aujourd’hui.

En apparence la controverse se situerait donc entre ceux et celles qui refusent de placer l’œuvre littéraire au-dessus de la politique, et ceux et celles qui pensent que l’œuvre littéraire prime sur la politique. 

En réalité cette façon de poser le débat est trompeuse. Ma théorie c’est qu’il n’est pas question ici de la prédominance ou non de la politique sur la littérature, mais du sens du Nobel. 

Pour rappel, Peter Handke est critiqué pour ses positions pro Serbes pendant les guerres en ex Yougoslavie et son relativisme à l’égard du génocide de Srebrenica, pourtant reconnu par le Tribunal Pénal International. Il s’est, en outre, rendu en 2006 aux funérailles de Sloboban Milosevic, l’ex-président poursuivi pour crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et génocide, par ce même tribunal, mais mort avant son jugement. Handke qualifiant Milosevic de « victime de l’Histoire ». 

Une distinction malvenue entre littérature et opinion

Premièrement si ça ce n’est pas une opinion, qu’est ce que c’est ? Comme l’on fait remarquer l’auteur et metteur en scène Olivier Py, et l’écrivaine et scénariste Sylvie Matton, dans  leur tribune « Le Nobel du déshonneur » : « l’œuvre de Peter Handke n’est pas exempte, tant s’en faut, de ses engagements politiques ». Son pamphlet « Justice pour la Serbie », publié en 1996 après la fin des confits en Bosnie et en Croatie, en est l’une des illustrations. Sa distinction entre opinion et littérature s'avère donc pour le moins malvenue.

Mais surtout, ce débat entre politique et littérature tourne à vide. Que Peter Handke soit un écrivain extraordinaire, beaucoup le reconnaîtront. Et il n’est pas question de désavouer la force de cette voix. Il rejoint également la longue  liste des auteurs dont on peut condamner les opinions sans pour autant nier la puissance littéraire. 

Mais Peter Handke ne reçoit pas n’importe quel prix. Il s’agit du Nobel de littérature. Celui qui récompense annuellement, depuis 1901, un écrivain ayant rendu de grands services à l'humanité grâce à une œuvre littéraire qui, selon le testament du chimiste et mécène suédois Alfred Nobel, « a fait la preuve d'un puissant idéal ». 

L'écrivain et l'idéal

Quel idéal défend Peter Handke ? En 2006 il avait dû renoncer au Prix Heinrich-Heine qui défend ou promeut des idéaux chers à cet écrivain allemand notamment « la préservation des droits de l’homme ». Sont-ils si différents des idéaux Nobel ? 

Que l’on songe à Pablo Neruda, Alexandre Soljenitsyne et Gao Xingjian, nombre de fois l’Académie a récompensé des écrivains dissidents et contestataires face des régimes autoritaires. Un écrivain qui s’est positionné dans le camp d’un régime génocidaire, avouez que ce ça ne fait pas très « Nobel »... Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les deux membres externes du comité Nobel chargés d’accompagner les académiciens dans la réforme du Prix ont marqué leur protestation en démissionnant le jour anniversaire d’Alfred Nobel, le 2 décembre dernier.

En relisant le discours de Stockholm ou discours de Nobel d’Albert Camus, le 10 décembre 1957, on y trouve même une conception du rôle de l’écrivain en totale inversion avec celle de Peter Handke. « Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n'ai jamais placé cet art au-dessus de tout » disait-il, mais aussi « la noblesse de notre métier s'enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir - le refus de mentir sur ce que l'on sait et la résistance à l'oppression ».

Il semble que Peter Handke continue de se mentir sur ce qu’il sait.  À une journaliste qui lui demandait pourquoi il ne prenait acte dans ses livres des travaux du Tribunal pénal international sur l’ex Yougoslavie, il a répondu qu’il préférait encore une lettre anonyme sur papier toilette plutôt que ces questions « vides et ignorantes ». Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

par Mathilde Serrell

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