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L'ouvrage "Le Consentement" de Vanessa Springora

Affaire Matzneff / Springora : un livre peut-il en faire retirer un autre ?

3 min
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Si la littérature peut beaucoup, peut-on faire cesser la diffusion d’un texte en son nom ? La décision prise par la maison d'édition Gallimard marque un tournant : il s'agit dans cette affaire de donner à l’entreprise littéraire de Vanessa Springora un statut d’arbitre... contre d’autres livres.

L'ouvrage "Le Consentement" de Vanessa Springora
L'ouvrage "Le Consentement" de Vanessa Springora Crédits : Christophe Petit Tesson - Maxppp

Hier la maison Gallimard a pris la décision, inédite, d’arrêter la commercialisation des journaux intimes de Gabriel Matzneff qu’elle éditait depuis 1990. Les exemplaires encore présents dans les librairies seront rappelés.

C’est une mesure exceptionnelle. D’autant plus exceptionnelle qu’elle est motivée par la publication d’un autre livre. Et ma théorie c’est que si la littérature peut beaucoup, cela n’a pas de sens de retirer un livre en son nom.

Car, dans son communiqué, Gallimard motive ainsi sa décision : "La souffrance exprimée par Mme Vanessa Springora dans “Le consentement" fait entendre une parole dont la force justifie cette mesure exceptionnelle." Que faut-il comprendre ? 

Bien sûr, le contre-récit que fait Vanessa Springora de la relation sous emprise qu’elle a eue avec l’écrivain de presque 50 ans, alors qu’elle en avait à peine 14, est une déflagration. Elle donne à entendre, pour la première fois, le point de vue de l’une des proies d’un homme qui se revendiquait lui-même comme « philopède ». Et qui faisait état et commerce littéraire de ses relations avec des « gosses », pour reprendre l’une des terminologies matznéviennes.

À ce titre, ce livre de Vanesse Springora renverse l’exploitation littéraire dont elle a été l’objet, dénonce l’impunité de l’écrivain et expose la complaisance de toute une caste culturelle. Il peut même amener, à terme, la justice à inscrire plus fermement l’impossibilité du consentement en dessous de la majorité sexuelle. Un livre, ça peut faire avancer la société. Et ça peut aussi ouvrir un droit d’inventaire sur la question de la transgression.

Mais ce livre ne peut pas être une pièce à conviction. Si un ministre de la Culture peut en venir à supprimer des aides accordées à un écrivain qui « ne contribue pas à la renommée de la littérature française » en se faisant  « le chantre de la pédocriminalité », il le fait, certes, suite au livre de Vanessa Springora, mais au regard de certains écrits autobiographiques de Matzneff. 

Dans les motivations de Gallimard, ce sont uniquement le livre de Vanessa Springora et « la force de sa parole » qui sont avancés. Pas une réévaluation de ce que représentent les textes de Matzneff dans le contexte actuel ni de la façon dont il faudrait les accompagner en mentionnant l'enquête pour viols sur mineurs dont il fait l'objet par exemple. Ni même, pourquoi pas, une "forme" de mea culpa. Ici, on donne à l’entreprise littéraire de ce Consentement un statut d’arbitre contre d’autres livres. Quelque chose ne tourne pas rond…

Bien sûr, Gabriel Matnzeff n’est pas supprimé des catalogues : seulement ses journaux, dont les trois derniers tomes ont paru en 2015, 2017, et 2019. Réagissant à cette annonce, l'auteur en a d’ailleurs profité pour faire la promotion de ses autres ouvrages, prenant le temps de préciser lesquels étaient disponibles en poche. #mauvais goût.

Mais pourquoi faire porter à un livre la responsabilité du retrait d’autres livres ? Et si ce récit de Vanessa Springora n’avait pas eu de « force », n’aurait-il pas fallu, un jour, quand même, réévaluer le statut des carnets de chasseurs de « gosses » de Matzneff ?

Enfin, sans vouloir franchir le point Godwin ni le point Céline - ce qui revient un peu au même - lorsqu’en 2018 Gallimard a renoncé à la réédition des pamphlets antisémites de Céline, la maison a jugé « que les conditions méthodologiques et mémorielles n’étaient pas réunies » pour « envisager sereinement » ce projet. C’est parfaitement différent de s’en référer à un contexte plutôt que de renvoyer à un autre livre. À ce compte-là, toute une part de la littérature peut légitimer qu’on en retire une autre. À moins que le livre ait changé de définition.

par Mathilde Serrell 

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