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Robert Frank en Suisse en 2012.

Robert Frank : un photographe fondamentalement iconoclaste

5 min
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Robert Frank était un iconoclaste, au sens strict et byzantin du terme : un véritable destructeur d’images.

Robert Frank en Suisse en 2012.
Robert Frank en Suisse en 2012. Crédits : LUKAS LEHMANN/EPA/Newscom - Maxppp

Le plus influent, le plus décisif, le plus respecté des photographes n’a cessé de s’en prendre aux images, y compris la sienne. Icônisé depuis The Americans, en 1958, son chef d’œuvre de photographies vagabondes « Sur la route » américaine, Robert Frank refusait d’être vénéré.

Ca tombe mal avec les hommages qui le sanctifient depuis l’annonce de sa mort, hier après-midi. Mais cette fois il ne peut rien faire, il ne peut pas « lutter » pour reprendre ce verbe qui tient la quintessence de son art. «Tu ne feras point d’idole » dit la Torah, est-ce que cette conviction lui venait de la famille juive au sein de laquelle il a grandi dans une Suisse neutre et étanche aux nazis ? La Suisse c’est d’ailleurs la première image qu’il détruira. 

Après son voyage en Europe, le 14 mars 1947, Robert Frank débarque à New York, il a 23 ans, et c’est « un artiste réfugié fuyant un pays dont il trouvait les valeurs étriquées » nous rappelle le New York Times. Cette Suisse il sait déjà qu’il n’y retournera jamais, comme il le confiait en 1987 au critique Serge Daney sur France Culture : « elle est trop belle ». Au contraire, Robert Frank recherche du sale, du sombre, du rugueux. L’autre image qu’il détruit c’est celle de la photographie elle-même. « On ne doit pas respecter l’autorité ni les lois de la photo » dira-t-il plus tard.

Une mutilation de rêve américain

D’ailleurs Cartier-Bresson qu’il a admiré un temps, représente pour lui « ce photo-journalisme qui simplifie le réel, qui l’imite » alors que les 83 tirages publiés dans le livre The Americans sont instinctifs, flous, cadrés décadrés, nerveux, subjectifs. Des photos Free comme le jazz, des photos « Beat » comme la génération des Kerouac, Ginsberg, et Burroughs avec laquelle Frank va infuser. Il faut rappeler que la photographie est alors affaire de composition, d’angles, de sujets magnifiés. Aussi les images de Franck sont d’abord jugées  « déformées »  « désagréables », et « anti-américaines ».

Car s’il une autre icône que « Robert Frank - l’iconoclaste » mutile c’est celle du rêve américain. Pauvreté, ségrégation, inégalités, solitude, fatigue, amertume : le négatif de l’Amérique se révèle, et la bannière étoilée se déchire. Dans sa préface de The Americans, Jack Kerouac, écrit que Frank « a aspiré le triste poème de l’Amérique sur sa pellicule, s’élevant parmi les poètes tragiques du monde ». D’ailleurs pour comprendre l’Amérique on dit qu’il faut avoir lu Tocqueville et vu Robert Frank.

Mais l’image qu’il a le plus détruite, plus que la photographie elle-même, plus que le rêve américain, plus que le mythe qu’on fait de lui : c’est SON image au sens littéral, c’est à dire sa propre création. 

Un instinct qui pousse Robert Frank à se jeter dans le cinéma avec « Pull my Daisy », juste après The Americans histoire d’en finir ave cette démarche, avant qu’il ne s’y installe. En 1972 avec le livre « The Lines of my hand » il explose encore son protocole. Frank recouvre, colle, écrit par dessus ses photos qui traduisent ses tourments intimes. Comme le rappelle Philippe Azoury dans Vanity Fair « les jeunes photographes japonais de Provoke comprennent alors qu’une image a le droit d’avoir mal, d’être souillée, de heurter la vitre des apparences qu’elle est censée sublimer ». 

Oui Robert Frank fait mal aux images à commencer par les siennes. Iconoclaste jusqu’au bout il voulait même en toute logique brûler ses négatifs.

Sans cette révolution qu’il impose et s’impose ni le cinéma ni la photo ni toute l’iconosphère n’auraient eu la même forme. La détruire serait certainement aujourd’hui une manière de poursuivre l’oeuvre de Robert Frank.

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