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Une sculpture de citrouille géante de l'artiste japonaise Yayoi Kusama installée place Vendôme dans le cadre de l'édition 2019 de la FIAC.

Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’Art Contemporain

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Les signaux se multiplient et convergent autour d’un centre : la critique de l’art contemporain, ou plutôt de son système n’est plus le simple fait d’une bande de réacs hostiles aux nouvelles formes de l’art.

Une sculpture de citrouille géante de l'artiste japonaise Yayoi Kusama installée place Vendôme dans le cadre de l'édition 2019 de la FIAC.
Une sculpture de citrouille géante de l'artiste japonaise Yayoi Kusama installée place Vendôme dans le cadre de l'édition 2019 de la FIAC. Crédits : FRANCOIS GUILLOT - AFP

Ce n’est pas tous les matins que je réveille Shakespeare pour détourner cette célèbre citation d’Hamlet "Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark." Mais en ce jour de vernissage de la Foire internationale d’art contemporain, (FIAC) qui s’ouvre à Paris au Grand Palais, la formule me semble particulièrement indiquée. 

Pourquoi ? Parce que les signaux se multiplient et convergent autour d’un centre : la critique de l’art contemporain ou plutôt de son système n’est plus le simple fait d’une bande de réacs hostiles aux nouvelles formes de l'art. 

Cette critique de l’art contemporain est aujourd’hui la manifestation plurielle et complexe d’une réelle saturation. Le fond de l’art est vicié. C’est ma théorie. Et de fait, toutes chapelles et tous supports confondus, les appels d’air se multiplient. 

Dans Le Monde, la journaliste spécialiste de l’art contemporain et de son marché, Roxana Azimi, vient de signer un article sur @jerrygogosian. Cet instagrameur anonyme "se moque du milieu amidonné de l’art" dit-elle, et ça fait du bien ! Les posts satiriques de cet insider grenouillant dans le milieu depuis 17 ans portent une critique salutaire. Notamment parce qu’ils ne s’attaquent pas bêtement aux artistes mais à l’ensemble du circuit :  musées, fondations, marchands, collectionneurs, mécènes et maisons de vente aux enchères. 

Sur l’un de ses posts, on verra ainsi une tortue grimaçant la carapace recouverte d’un imprimé Gucci avec cette légende "quand tu escalades enfin les égouts pour côtoyer les collectionneurs". Si ces piques virtuelles amusent quelques dizaines de milliers d’abonnés, elles ont le don d’agacer les gros poissons, comme le méga galeriste allemand David Zwirner qui balaie la démarche d’un condescendant "Oui, on m’en a parlé, mais je préfère le journalisme à la satire."

Justement, le monde de l’art a besoin de satire interne et systémique. Soupape d’un fonctionnement de plus en plus absurde voire nettement problématique. Les perturbateurs et/ou trices infiltré(e)s arrivent donc à point nommé. Enfin un peu d’autocritique et de second gré ! Comme Loïc Prigent l’a fait dans le milieu de la mode, en montrant les aberrations d’un monde totalement déconnecté et suffisant - ou, dans un autre registre, comme Zoé Sagan qui arrose de ses posts radioactifs tous les milieux culturels.

Mais pour en revenir à l’art contemporain, la critique qui émerge dans ses rangs ne se vit pas seulement sur le mode de la satire. L’affaire Bernard Chenebault, ex-président des Amis du Palais de Tokyo et du cercle de mécènes Tokyo Art Club, déchu après ses propos racistes et ses appels au meurtre de la militante Greta Thunberg sur les réseaux sociaux, a été comme le signal de dérives trop longtemps passées sous silence. 

L’autopromotion d’un goût normé aux exigences d’une petite clique, les conflits d’intérêt, ou encore les conditions imposées aux galeries et aux artistes : c’est tout le fonctionnement cadenassé de la scène émergente française qui est remis en cause. Les pratiques de l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (ADIAF) viennent d’ailleurs d’être dénoncées par une enquête du site documentations.art ainsi que l’impact négatif de cette association sur le prix Marcel Duchamp.

Même le supplément FIAC du Journal des Arts, qui n’est pas que je sache une officine underground, souligne le manque de prise de risque de l’espace Jeune création qui table sur des talents "émergents", en réalité déjà très confirmés. De manière générale, c’est un système en vase clos qui boucle sur les mêmes superstars - y compris du côté des jeunes artistes. Au fond, depuis quelques années, devant les obsessions spéculatives et l’atrophie des espaces de renouvellement, le pacte des défenseurs de l’art contemporain s’est brisé, ouvrant un débat beaucoup moins manichéen que celui des anciens et des modernes. Oui, il y a quelque chose de pourri au royaume de l’art contemporain et il est temps de le respirer en face.

par Mathilde Serrell

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