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Georges Perec en 1978

Georges Perec, prophète des années 2020

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Perec a non seulement anticipé ce qu’allait devenir notre biotope culturel, mais il a compris ce qui nous permettrait d’y vivre mieux : fuir le jetable.

Georges Perec en 1978
Georges Perec en 1978 Crédits : Louis Monier / Gamma-Rapho - Getty

Ce matin ce n’est pas exactement moi qui vais vous proposer une théorie, en guise de cadeau j’aimerais plutôt vous proposer une théorie au carré. C’est-à-dire une théorie sur un théoricien : Georges Perec.

Lui même influencé par les mythologies de Roland Barthes, Perec s’est livré à un exercice de théories brèves sur l’art et la société qui l’entoure. La maison d’édition nantaise Joseph K vient de publier 1 100 pages d’entretiens, conférences, textes rares et inédits de l’auteur de La Vie mode d’emploi, et autant vous dire que c’est à mon sens l’ouvrage idéal pour aborder les années 2020. Car ma théorie, c’est que Perec a non seulement anticipé ce qu’allait devenir notre biotope culturel, mais il a compris ce qui nous permettrait d’y vivre mieux : fuir le jetable.

Après avoir obtenu le Prix Renaudot à 29 ans pour Les Choses, le jeune Perec va écrire une série de billets parus d’octobre 1966 à mars 1967 dans la revue Art et Loisirs, et rassemblés sous le nom de L’Esprit des choses. Je sais, Art et Loisirs ça fait un peu Modes et Travaux, mais il s’agit plutôt d’une revue dédiée aux beaux-arts, à la littérature, au spectacle et au cinéma.

Perec et le "computeur pour tous"

Dans L’Esprit des choses, Perec a d’abord eu un certain nombre de visions fulgurantes sur ce que deviendra notre rapport à la culture. Son texte consacré au "hit parade" imagine déjà comment la règle du classement des chansons va s’appliquer à tout le domaine esthétique. Meilleures ventes, classement au box office, nombre de vues sur internet, volumes de streaming : Perec ne s’est pas trompé. Sans tarder, toute la culture s’est ralliée à ce principe où le succès fait l’existence d’un objet culturel. 

Autre fulgurance, et intuition ultra fortiche, Perec anticipe "le computeur pour tous". Alors utilisé par les grandes entreprises ou l’armée, il pense donc dès le milieu des années 60 ce qui sera notre ordinateur de poche, notre smartphone. C’est-à-dire un computeur portatif social et quotidien qui, je cite, "donnera l’heure, réservera des places, et servira à tout". 

Perec va jusqu’à deviner le système de données personnelles, et le principe de recommandations des algorithmes. Car, selon l’auteur, grâce sa connaissance de nos diverses caractéristiques le "computeur pour tous" fera pour nous "le choix d’un film à aller voir, d’un roman à lire, d’un restaurant à découvrir, d’un cadeau à faire et même la répartition des convives autour d’une table". Prophète, vous avez dit prophète ? Steve Jobs peut aller se rhabiller.

Fuir le jetable

Venons-en à ma théorie sur les théories de Perec. Que ce soit sur le plan de la culture, des idées, des polémiques, ou encore de l’écologie, Perec a encore une fois tout vu. Et il esquisse en filigrane une solution : conserver ce qui nous lie spontanément aux choses. Donc fuir le jetable.

Dans un texte consacrée à "l’usure contrôlée" qui ne s’appelle pas encore l’obsolescence programmée, il décrit ce nouveau principe selon lequel "il est ridicule de vouloir construire des appareils destinés à durer" puisqu’ils seront rendus obsolètes par le progrès. Perec montrera donc en creux ce que nous perdons dans la disparition de notre fidélité aux objets.

Dans le texte "les idées du jour", il part du principe qu’il en va des discours intellectuels comme des défilés de couturiers. Se revendiquer de tel ou tel concept, c’est comme enfiler la dernière tendance automne-hiver de l’EHESS (l’Ecole des hautes études en sciences sociales). Alors à quoi bon ? Il existe donc forcément, à nouveau en creux, une fidélité à des convictions intérieures, qui se garde de telle ou telle posture.

Enfin, dans les polémiques tranchantes et avis critiques passionnés, rien ne sert de tenter de les éviter car nous sommes condamnés à les suivre comme les modes. Mais il faudra tout de suite souscrire à cette contradiction : personne ne peut suivre la mode. 

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