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 "Le Grand Jour de Sa colère" (The Great Day of His Wrath), peinture à l'huile de John Martin dépeignant la fin du monde (1851-1853)

Notre fascination pour les prophéties

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C’est devenu une constante de notre époque, un rite du nouveau millénaire : le partage sur internet, dans des temps troublés, d’une citation prophétique. Nous avons le goût de ceux et celles qui ont su avant, la nostalgie des Cassandre, et la passion des visionnaires.

 "Le Grand Jour de Sa colère" (The Great Day of His Wrath), peinture à l'huile de John Martin dépeignant la fin du monde (1851-1853)
"Le Grand Jour de Sa colère" (The Great Day of His Wrath), peinture à l'huile de John Martin dépeignant la fin du monde (1851-1853) Crédits : John Martin - Tate London / Wikimedia

Mais, à force, cette fascination consacre moins la force intuitive et imaginative de ces hommes et de ces femmes qui ont entrevu l’avenir, qu’elle ne révèle notre incapacité à se projeter dans l’avenir. Voilà ma théorie.

Alors que des incendies continuent de dévorer l’Australie, la voix de Marguerite Duras est ainsi venue nous parler depuis 1986. Au gré des publications sur Facebook, un bout d’entretien donné au journal Le Matin a ressurgi. Et les mots de Duras se sont comme cruellement télescopés avec notre présent.

« Maintenant on pourrait presque enseigner aux enfants dans les écoles comment la planète va mourir, non pas comme une probabilité mais comme l'histoire du futur. On leur dirait qu'on a découvert des feux, des brasiers, des fusions, que l'homme avait allumés et qu'il était incapable d'arrêter. Que c'était comme ça, qu'il y avait des sortes d'incendies qu'on ne pouvait plus arrêter du tout. Le capitalisme a fait son choix : plutôt ça que de perdre son règne »

Les feux que l’on ne peut plus arrêter dont parle Duras, ne sont pas ceux de l’Australie mais de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl qui a eu lieu le 26 avril 1986, à peine deux mois avant que ne soit publié cet entretien. Mais sa prose enjambe soudain les décennies et vient légender l’image des incendies ravageant l’Australie aujourd’hui, et l’Amazonie hier. Elle vient même légender notre temps, entre en relation immédiate avec nos connaissances avérées de l’Anthropocène et l’angoisse apocalyptique qui va avec. C’est la voix que nous aurions dû entendre, celle qui sait que l’homme s’est créé son propre enfer. 

D’ailleurs c’est bien avec le nucléaire, et les bombes de Nagasaki et Hiroshima, que cette responsabilité coupable s’est affirmée au-delà de l’apocalypse "classique", c’est-à-dire extérieur à la volonté humaine. Le dernier numéro de la revue « Papiers » de France Culture ("La fin du monde ? Non merci !") en parle très bien.

Toujours est-il que cette fascination pour les prophéties est donc un trait de notre époque. Et la communion avec ceux et celles qui avaient su voir, dire, diagnostiquer, n’est pas sans lien avec ce sentiment de fin du monde.

Car elle se fait autant dans le spectacle saisissant de découvrir des messages envoyés par des alliés du passé, que dans une forme de paralysie devant la confirmation des présages. Surtout quand il s’agit du pire. 

Bref quelque part entre le mythe du « voyant » cher à Rimbaud, et une forme de nostalgie-pénitence, nous sommes aussi prisonniers de ce passé visionnaire. 

D’autant que dans notre pratique du numérique, ce système de citations détache le texte de son contexte, et intervient dans une sorte d'instant perpétuel où nous n’avons pas plus d’attention qu’un poisson rouge (pour reprendre les réflexions de Bruno Patino dans son ouvrage La civilisation du poisson rouge).  Sans oublier que l’exercice peut frôler celui du « Devin » arnaqueur dans les Aventures d’Astérix. 

Pour sortir d’un cycle de prophéties stériles, qui consisterait à reclasser indéfiniment les récits d’anticipations au rayon des actualités, reste à se servir de la lucidité de ces intuitions non pas comme des forces de confirmation, mais comme des méthodes de projection. 

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