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Une bibliothèque dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes

La Zone À Défendre : du spectacle au rite

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Deux ans après l’arrêt du projet d’aéroport, quel type d'utopie culturelle continue de s'expérimenter au sein de la ZAD de Notre-Dame des Landes ? Et que recouvre le terme de zone "agri-culturelle" ? La ZAD est-elle devenue un tiers lieu ? Un squat régularisé ? Ou plutôt une matière à réflexion ?

Une bibliothèque dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes
Une bibliothèque dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes Crédits : LOIC VENANCE - AFP

La bibliothèque du Taslu, où nous nous trouvons, est l’un des symboles d’une lutte qui a toujours voulu entremêler nature et culture. Deux ans après l’arrêt du projet d’aéroport, quelle forme d’"utopie culturelle" continue de se dessiner ici à la ZAD ? Pour tenter de répondre, je vous propose une théorie "en pratique".

S'il a été proposé aux habitants de se déclarer porteurs de projets agricoles, l’accord passé avec l’État n’inclut pas la pérennisation d’autres types d’activités. Pourtant, nous sommes bel et bien dans une zone "agri-culturelle". Qu’est-ce que cela veut dire au juste ? 

En 2016, quand un bus d’intellectuels et de chercheurs venus de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales a débarqué pour défendre la ZAD avec une "barricade de mots", ils ont emmené deux touristes tunisiens qui ont pris le mauvais car sans le savoir. On pourrait dire qu’au lieu de découvrir Disneyland Paris, ils ont atterri dans un parc activiste. 

L’approche culturelle ici ressemble un peu à cette parabole. C’est comme si on avait pris un autre car ou plutôt un autre embranchement. Mais lequel ?

Dans les rayonnages de la bibliothèque se trouve un livre de l’essayiste américaine et professeure de littérature comparée Kristin Ross : L’imaginaire de la Commune. Elle revient notamment sur la volonté, en 1871, de dépasser la division entre Beaux-arts et arts décoratifs. Au sein d’une Fédération d’artisans-artistes, l’art n’était pas conçu comme un objet à contempler, mais se tenait dans un ensemble de gestes. Kristin Ross est souvent venue à la ZAD, peut-être y a-t-elle retrouvé ici cette forme de culture qui n’aurait pas choisi de se développer dans la contemplation, ni la réception, ou encore la consommation. C’est une culture qui vit dans et avec les gestes. 

Par exemple, les chantiers de construction de la ZAD sont accompagnés de projections thématiques dans cette salle qu’on appelle l’Ambazzada, et de séances de lectures à la bibliothèque afin de nourrir des réflexions plus vastes que la pure exécution du projet. On s’y inspire notamment des textes d’Arthur Lochmann, traducteur, philosophe et charpentier. Voilà en partie comment se rejoignent manuel et intellectuel, praxis et poesis. Cette lutte qui a "gagné"  se poursuit dans ses formes de vie.

Et tandis que nous arrivions hier se préparait un rite de protection des bâtisseurs organisé par la "cellule Action Rituel". Il s’agit d’une sorte de cérémonie païenne au 3e degré… Un rite théâtral pour protéger les nouveaux bâtis, en convoquant l’esprit du triton. Pourquoi le triton ? Parce que cet amphibien est doté de cellules pluripotentes, c’est-à-dire capables de régénérer d’autres cellules… Il protège donc de la destruction.

Un des activistes présents ici, John Jordan, qui a accompagné des mouvements de réappropriation de l’espace public en Angleterre, évoquait hier cette importance des rites, et d’une culture qui n’est ni exposée ni "extraite" comme elle l’est depuis la révolution industrielle, mais qui a une fonction dans la vie. 

Soyons clairs, le but de l’expérience ou plutôt de la vie culturelle qui est menée ici n’est ni l’universalisation ni la modélisation d’un nouveau schéma. La ZAD reste ancrée dans un terrain unique et nourrie par un tissu humain particulier. Mais ce n’est pas une bulle non plus. Depuis l’abandon du projet d’aéroport, les activités sont fréquentées aussi par des gens qui n’y vivent pas comme des habitants de la région. Et les visiteurs comme l’écrivain Alain Damasio ou les anthropologues Philippe Descola et Nastassja Martin, ne viennent pas tant y afficher leur soutien, que partager cette forme de « et si… ». Cette zone agri-culturelle n’est ni un tiers lieu ni un squat régularisé qui aurait conservé le lien entre l’art et l’habitat : c’est une matière à réflexion. 

par Mathilde Serrell

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