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Le cinéaste Ladj Ly

"Affaire Ladj Ly" : le poison des mots ?

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"2019, année polémique" aurait peut-être chanté Gainsbourg aujourd’hui. C’est moins sexy il faut le reconnaître mais sans doute plus fidèle au Zeitgeist, c'est à dire à l’esprit du temps.

Le cinéaste Ladj Ly
Le cinéaste Ladj Ly Crédits : JOEL SAGET - AFP

Comme nous n’allions pas nous quitter comme ça, à la veille des vacances de Noël, une nouvelle controverse culturelle a surgi. Ultime déclinaison de la tendance 2019 : le débat œuvre/homme. Au moment où Les Misérables était annoncé en pré-sélection pour concourir à l’Oscar du meilleur film étranger, le passé judiciaire de son réalisateur Ladj Ly refaisait surface. Comme quoi il n’aura pas fallu attendre que le film entame officiellement sa campagne des Oscars pour voir apparaître de ce côté de l’Atlantique une exhumation des précédents méfaits de son auteur. C’est désormais un trait général de l’époque, dans une diversité de cas avec lesquels la comparaison me paraît ici hasardeuse. 

Ce qui m’intéresse dans cette histoire c’est la langue. Et ma théorie c’est que cette séquence révèle ce qui travaille et s’installe dans notre langage.

Le rappel d'une condamnation pénale... et les mots choisis pour le faire

Pour résumer la situation, un article du site Causeur, repris par Valeurs actuelles, a ressorti la condamnation de Ladj Ly en 2012 dans une affaire d'expédition punitive. L’article évoque "trois ans de prison pour tentative de meurtre", il s’agit en réalité de deux ans dont un ferme pour "arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire suivie d’une libération avant le 7e jour". Le réalisateur porte désormais plainte contre Causeur (et Valeurs Actuelles) pour diffamation et diffamation raciale. Car il est aussi question de la manière dont l’affaire a été présentée. 

Ayant été attrapé, tabassé et séquestré dans un coffre de voiture, la victime aurait subi, toujours selon Causeur et Valeurs actuelles, une application de "la charia", la loi islamique. Autrement dit, mais sans que cela soit argumenté, une punition pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage avec la sœur du meneur de cette agression. Or dans les comptes-rendus, à l’époque des faits, il n’a jamais été question d’un lien avec la religion musulmane. L’idée qui se diffuse alors, au travers de cette supposée application de la charia dans le passé de Ladj Ly, enfant des quartiers de Montfermeil en Seine-Saint-Denis, c’est plus largement celle de sa possible complaisance avec les islamistes extrémistes. Et, par ricochet, celle de la complaisance ou de l’aveuglement de certains médias à ce sujet. "Le réalisateur chouchou de la presse et de l’idéologie diversitaire a un passé très lourd" peut-on ainsi lire dans Causeur.

Un piège rhétorique, et une machine à polémique qui tourne à plein régime

Le piège rhétorique est prêt. Ceux et celles qui sont prêts à questionner l’étanchéité de la frontière entre l’œuvre et l’homme, n’y sont pas prêts dans tous les cas. À mon avis fort heureusement car ces cas sont aussi distincts que particuliers et toutes les controverses de ce type nous ont amenés à des réflexions différentes. Toujours est-il que cette expression d’"idéologie diversitaire" a retenu mon attention. 

Elle révèle ce que le dernier numéro de la revue Esprit consacré au langage décrit comme une réduction de la langue à la fonction de signal. Cette formule d’"idéologie diversitaire" a une fonction non pas descriptive mais efficiente. Car les mots "idéologie diversitaire" ne signifient pas, ils insinuent. 

Je pourrais aussi citer le cas de certains groupes sur les réseaux sociaux qui appellent à "extrader" le cinéaste Roman Polanski pour l’affaire qui le concerne aux Etats-Unis, comme si celui-ci n’était pas français. Au vrai, à chacune de ces polémiques apparaissent des mots qui perdent leur enracinement pour être utilisés "comme des petites pièces" à faire tourner la machine. C’est ce que souligne l’un des articles de la revue Esprit sur "l’usure de la langue". Et c’est bien ce que nous devrions garder à l’esprit justement, lorsque se présentent la machine à polémique et les petites pièces qui la font tourner.

par Mathilde Serrell

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