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Claude Régy chez lui en 2007

Claude Régy, furieusement lent

3 min
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La lenteur très surprenante de débit qu’il imposait, travaillait chez les spectateurs l’inverse de la consommation, la méditation. Il y a dans cette lenteur un antidote à l’hystérie d’une époque sans nuances.

Claude Régy chez lui en 2007
Claude Régy chez lui en 2007 Crédits : ERIC FEFERBERG - AFP

A mesure que le temps s’accélérait, Claude Régy ralentissait. Une analyse statistique des œuvres qu’il a portées à la scène révélerait peut-être que plus il avançait dans son art, plus il étirait la matière du langage. Jusqu’à son ultime spectacle en 2016, « Rêve et folie » de Georg Trakl, cet auteur si « laconique et intense » comme le décrivait Régy lui-même.

Ce n’est pas rien aujourd’hui de se confronter, avec la mort de cette figure unique du théâtre, à l’éloge de la lenteur. A l’heure où des outils tentent de résoudre la profusion de contenus qui alimentent les plateformes en offrant la possibilité d’accélérer leur écoute ou leur visionnage, le travail de Claude Régy apparaît assurément à contretemps. La lenteur très surprenante de débit qu’il imposait, travaillait chez les spectateurs l’inverse de la consommation, la méditation. Et ma théorie c’est qu’il y a dans cette lenteur un antidote à l’hystérie d’une époque sans nuances. 

« La lenteur calme les êtres » disait-il en 1999 sur le plateau des "Mots de Minuit" sur France 2. 

Dans ce même échange Claude Régy explique ce qu’il entend par « casser la vitesse ». Il parle de ces gens qui s’agitent sur les plateaux de théâtre « sans savoir de quoi ils parlent et d’où ils parlent ». On n’y entend alors ni « la source de la parole » ni « les échos de la parole ».

Sur le plateau multimédia du monde où nous vivons, sans cesse secoué de polémiques, les paroles elles aussi s’enchaînent sans qu’on y entende ni la source ni l’écho. Le langage signal que j’ai déjà évoqué ici ou le langage slogan ne se déplie pas. Il fonctionne comme une succession de fléchages. Et sitôt que la nuance arrive, sitôt que doit s’installer une temporalité plus meuble que celle de l’instant, sitôt que l’on laisse des blancs ou des espaces, le bruit d’une vérité toute éphémère les recouvre.

Or, comme le rappelait Brigitte Salino dans le bel hommage à Claude Régy qui a paru dans Le Monde, il avait faite sienne cette phrase de Nathalie Sarraute qu’il a mise en scène avec Isma en 1973 : « Les mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots. » Encore faut-il pouvoir entendre cette matière. La décomposition au ralenti du langage permettait précisément de l’entendre et de faire que le sens nous parvienne. 

Un sens qui n’a rien d’immédiat, ni d’unidirectionnel, un sens qui est comme une mine de secrets. C’est d’ailleurs ainsi que Régy décrivait sur France Culture le texte de la dramaturge Sarah Kane 4 48 Psychose qu’il a mis en scène avec Isabelle Huppert. Et ce travail de la lenteur chez Régy est d’autant plus fort qu’il s’applique à des œuvres ou des auteurs qui se consument. A des comètes incendiaires, comme Sarah Kane justement ou George Takl que j’évoquais tout à l’heure.

Face à la vitesse / la lenteur, face au fléchage / le secret, face aux images parlantes / les images muettes. Régy n’était pas dans une posture radicale ou marginale, il avait surtout inventé un arsenal de déminage dans lequel notre époque aurait tout intérêt à puiser.

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