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Spike Lee à Cannes pour son film BlacKkKlansman (2018)

Spike Lee et la répétition de l'Histoire

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#LaTheorie |« L’histoire cessera-t-elle de se répéter ? » En lettrage rouge sur fond noir, cette question encadre le montage que le réalisateur Spike Lee vient de poster sur sa page Instragram.

Spike Lee à Cannes pour son film BlacKkKlansman (2018)
Spike Lee à Cannes pour son film BlacKkKlansman (2018) Crédits : LOIC VENANCE - AFP

On y voit s’intercaler des images amateurs de l’arrestation de George Floyd et d’Eric Garner avec celles de son long métrage « Do the right thing » sorti en 1989. 

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A New York le 17 juillet 2014, à Minneapolis le 25 mai dernier, Garner et Floyd, deux hommes noirs américains, prononceront les même mots « I cant’ breath » / « je ne plus respirer ». Dans le film de Spike Lee c’est le personnage de « Radio Raheem » qui est étranglé par le bras puis la matraque d’un officier de police de Brooklyn. Au milieu de l’agitation générale, les protestations commencent à fuser « vous allez le tuer ». Le policier continue, il serre très fort, les yeux de Radio Raheem s’écarquillent, il suffoque. « I cant’ breath » aurait-il pu dire lui aussi. Puis la caméra filme sa paire de baskets et ses pieds soulevés du sol qui cessent de bouger, Radio Raheem est mort. 

Le meurtre en direct dont témoigne la fiction de Spike Lee, se prolonge dans les images réelles de la mort de George Floyd. Là aussi, la foule interpelle le policier qui maintient son genou appuyé sur la gorge de Floyd. Un homme crie même « arrêtez, nous ne sommes pas dans un film, vous allez le tuer ». Mais après 8 minutes et 46 secondes de pression sur son cou, George Floyd est mort. Les deux autopsies publiées ce lundi concluent à un « homicide ». « Murder » tranchent aussi les témoins dans « Do the right thing ». S’en suit, invariablement, l’embrasement. « La prochaine fois, le feu » écrivait déjà James Baldwin en 1963.

Ma théorie c’est que ce montage enchevêtré questionne autant cette histoire qui se répète depuis plus trente ans, que le pouvoir d’un art qui n’a eu de cesse de sonner l’alerte. Pages après pages, films après films, chansons après chansons. De James Baldwin à Spike Lee, de Ryan Coogler et Kathryn Bigelow à Kendrick Lamar (pour ne citer que quelques exemples). Tout est là, tout est dit, sans que rien ne change. 

Derek Chauvin, le policier incriminé dans la mort de George Floyd n’avait-il pas déjà fait l'objet de 18 signalements ? En vain. La rue peut bien prendre le relais, la foule des citoyens qui réclament justice peut bien grandir, se métisser, gronder partout dans les capitales du monde : comment fera donc l’histoire pour cesser de se répéter ?

C’est bien de cette question qu’il faut repartir. Ni la puissance des œuvres qui combattent ces violences policières devenues endémiques, ni la force des mobilisations qui veulent y mettre fin ne sont en cause. C’est la cécité, la surdité et bien sûr la répression par lesquelles on leur répond qui est en jeu. N’avait-on pas reproché à l’époque au film de Spike Lee d’encourager des émeutes ? Inversant totalement le schéma de causalité entre réel et fiction.

Dans la préface de l’édition Gallimard de « La prochaine fois, le feu » l’essayiste récemment disparu, Albert Memmi écrit : « On dit toujours que quelqu’un exagère quand il décrit une injustice à des gens qui ne veulent pas en entendre parler ». Cette « exagération » présupposée cautionne et autorise encore des morts. Voilà ce que nous rappelle le montage de Spike Lee. Cette exagération présupposée tue.

Par Mathilde Serrel

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