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ici-gisent les archives de l'Homo détritus

Cachez ces déchets que je ne saurais voir

3 min
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La grève des éboueurs : l'occasion de prendre la mesure de ce que nous produisons comme déchets ?

ici-gisent les archives de l'Homo détritus
ici-gisent les archives de l'Homo détritus Crédits : simonkr - Getty

Si le conseil syndical n’avait pas eu la présence d’esprit de coller une affichette sur la porte d’entrée de mon immeuble : ‘’merci de ne plus utiliser les vide-ordures et de déposer vos poubelles dans des sacs bien fermés dans le local-poubelles‘’, je ne me serais peut-être pas rendu compte qu’une grève de la collecte et du traitement des déchets était en cours à Paris.

A Paris…et à Marseille : conséquence d’un mouvement des éboueurs et des agents des centres de tri et d’incinération contre la réforme des retraites. Il parait que, depuis le début de la semaine, les poubelles débordent, les détritus et les cartons s’entassent sur les trottoirs, que dans certaines rues, les mauvaises odeurs commencent à se faire sentir, que cela attire les rats, que Anne Hidalgo tout ça tout ça… Ca ne m’a sauté ni aux yeux, ni aux narines mais je veux bien admettre que ce soit vrai et que cela pose un problème.

Encore que, pour ma part, cette grève ne change pas grand-chose. Le défi Zéro déchets dans lequel j’ai embrigadé ma famille, au point de les harceler dès potron-minet, arrive bientôt à son terme et le résultat est là : pour peu que vous ayez quelques heures par semaine à consacrer à l’achat de produits en vrac, à éplucher puis cuisiner des légumes à chaque repas, à recycler les épluchures et à peser les différents sacs, bref à condition d’y sacrifier une partie de son temps libre, vous réduisez la quantité de déchets qui partent à la poubelle.

Et je me dis qu’après tout, cette grève est peut-être une bénédiction.

Songez à ce qui s’est passé en termes de transport depuis le mois de décembre. Plus de métro, plus de RER, presque plus de bus. Résultat : plein de vélos. Et de manière durable semble-t-il. Comme le notait hier le journal Le Parisien : ‘’bien que les métros et trains fonctionnent à nouveau, la fréquentation des pistes cyclables reste exceptionnelle, avec une hausse de 131% par rapport à janvier 2019’’. La grève du ramassage des déchets pourrait, elle aussi, servir de déclic, étant entendu que le meilleur moyen de ne pas faire déborder sa poubelle, c’est de ne rien y jeter.

Ce n’est pas la seule vertu de ce mouvement social, qui contribue à rendre à nouveau visible ce qui nous est désormais caché. N’en déplaise à toutes celles et ceux qui considèrent que la capitale est devenue, ces dernières années, une grande poubelle, la masse des détritus que nous produisons au quotidien (un peu plus d’un kilo d’ordures ménagères par habitant) ne s’appréhende pas à l’œil nu.

Comme l’écrit Baptiste Monsaingeon dans son livre ‘’Homo detritus’’ publié au Seuil en 2017, ‘’tout au long du XXe siècle, en s’institutionnalisant comme ‘produit d’un abandon’, le déchet a été exclu à la fois des centres de vie et, en même temps, du champ de la perception des jeteurs’’. Une mise à distance qui a pu contribuer à nous faire entrer dans ce que l’auteur appelle le ‘’Poubellocène’’, cette période où les humains ont fait de leur production de déchets le marqueur géologique de leur passage sur Terre.

Est-ce à dire qu’il faut, pour nous faire mesurer l’ampleur de nos poubelles revenir aux décharges à ciel ouvert, comme elles existaient légalement jusqu’à la loi de 1992 ? Evidemment non, même si je garde le souvenir ému d’une trouvaille inavouable dans l’une d’entre elles, au cours d’une de nos fréquentes expéditions avec mon cousin dans ce qui nous semblait alors une caverne d’Ali Baba en plein air, je me demande bien d’ailleurs ce que sont devenus ces magazines que nous n’aurions jamais pu lire sinon, avant d’être adultes.

Non, le retour de la décharge n’est pas souhaitable, mais comme dit le dicton, ‘’il faut le voir pour le croire’’, et il n’est pas anodin que les centres de tri et d’incinération se dévoilent à notre regard. C’est une des caractéristiques de notre modernité que de masquer ce qui pourrait servir de miroir aux excès de notre société d’hyper consommation. Tout un pan de nos modes de vie se trouve dans un angle mort, un peu comme les hangars des élevages industriels ou les abattoirs.

La grève des éboueurs nous renvoie à notre condition d’Homo Detritus. 

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