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 la crise du coronavirus : le bon moment pour tout reconstruire ? pas sûr...

Ceci n'est (malheureusement) pas une répétition générale

3 min
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Il est tentant de voir dans le ralentissement économique lié au confinement un champ des possibles pour gérer la crise climatique. Mais attention aux comparaisons hâtives : ce qui est accepté dans un cas le sera beaucoup plus difficilement dans l'autre.

 la crise du coronavirus : le bon moment pour tout reconstruire ? pas sûr...
la crise du coronavirus : le bon moment pour tout reconstruire ? pas sûr... Crédits : Jung Getty - Getty

Le métier de chroniqueur est un métier ingrat au temps du coronavirus : vous disparaissez, noyé sous les contributions de la concurrence, chacun et chacune y allant de sa petite analyse. Une véritable corne d'abondance. Je comprends mieux désormais ce qu'ont pu ressentir un Didier Deschamps ou un Raymond Domenech, confrontés à un peuple qui compte 60 millions de sélectionneurs.

Dans cette profusion de "leçons à tirer" de la crise du Covid 19, plutôt que d'ajouter la mienne, j'en ai retenu deux, chacune en lien avec la transition écologique, l'une à laquelle j'ai envie de croire bien qu'elle ne soit pas très réaliste, l'autre qui m'enthousiasme un peu moins mais qui me semble plus raisonnable.
Que leurs auteurs me pardonnent mais cette confrontation fictive entre leurs deux tribunes m'a fait penser au duel à distance que l'on faisait livrer autrefois à Jean-Paul Sartre et Raymond Aron. Le révolutionnaire face au pragmatique. Dans le cas présent, Bruno Latour et François Gemenne.

Bruno Latour est philosophe et anthropologue. Il travaille notamment sur la façon dont nous devons radicalement changer notre façon d'habiter le monde et de cohabiter avec le reste du vivant pour mener l'indispensable transition écologique.

Sa chronique d'avant-hier pour le site AOC part de l'idée que ce que la crise du coronavirus a autorisé devrait pouvoir être dupliqué pour lutter contre le réchauffement climatique : "la preuve est faite...qu'il est possible, en quelques semaines, de suspendre, partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu'ici qu'il était impossible à ralentir ou à rediriger" , "Il y avait bien dans le système économique mondial...un signal d'alarme rouge vif avec une bonne grosse poignée d'acier trempé que les chefs d'État… pouvaient tirer d'un coup pour stopper le 'train du progrès'"

Il s'agirait donc, selon Bruno Latour, d'en tirer les conséquences, et de prendre cette pause mondiale comme un nouveau point de départ : "A la demande de bon sens : 'relançons le plus rapidement possible la production', il faut répondre par un cri : 'surtout pas!'. La dernière des choses à faire serait de reprendre à l'identique tout ce que nous faisions avant."

Pour peu qu'on s'intéresse un peu sérieusement à ces questions, il est difficile de ne pas donner raison à Bruno Latour. Il n'y a pas 36 manières de lutter contre le changement climatique : il faut tout reconstruire puisque les fondations sur lesquelles nos sociétés ont été bâties nous mènent droit à la catastrophe. Mais cet idéal se heurte à une réalité : la nôtre, nous qui, bien que conscients de la présence du précipice, nous en rapprochons irrémédiablement. Pourquoi ? Parce que nous préférons profiter du moment quand c'est encore possible que de souffrir pour un avenir meilleur mais aléatoire.

C'est là qu'entre en scène le politologue François Gemenne. Spécialiste du climat et des migrations, c'est un des meilleurs vulgarisateurs sur ces questions. Dans un billet sur sa page Facebook, publié ensuite sur le site de l'Obs, il met en garde contre la tentation de vouloir tisser un lien trop étroit entre les deux crises : "Les mesures de confinement risquent d'instiller l'idée que la lutte contre le changement climatique demande l'arrêt complet de l'économie. Je doute fort qu'on se souvienne de l'époque du confinement comme d'une période bénie, sur le mode : 'bien sûr, c'était un peu pénible, mais c'était super pour le climat’. Il y a un véritable risque de rejet massif des mesures de lutte contre le changement climatique si l'on dit...qu'il faudrait ‘faire pareil pour le climat’’’. Bref, nous dit François Gemenne, faire de ce moment pénible un exemple à suivre n’est sans doute pas la meilleur idée qui soit.

Par ailleurs, il y a une différence fondamentale entre les deux situations, que j'évoquais lors d'un précédent billet : l'une demande des efforts importants mais temporaires, donc acceptables ; l'autre des changements définitifs, perspective bien plus vertigineuse. Or on n'accepte pas de sauter dans le vide (pour peu qu’on l’accepte) si l'on n'est pas bien assuré (et donc rassuré). C’est la raison pour laquelle, dans ce duel imaginaire, j'aurais tendance à donner raison aujourd'hui à François Gemenne…tout en souhaitant que l'avenir donne raison à Bruno Latour. 

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