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et ceci n'est pas non plus une illustration géniale mais bon...

Ceci n'est pas un bon titre

3 min
À retrouver dans l'émission

Qu’est-ce qu’un bon titre ? Et peut-on titrer aujourd’hui comme on titrait hier ?

et ceci n'est pas non plus une illustration géniale mais bon...
et ceci n'est pas non plus une illustration géniale mais bon... Crédits : jayk7 - Getty

Dans mon panthéon littéraire, il y a tout en haut ‘’Mort à crédit’’ de Louis Ferdinand Céline. Pas seulement pour ce qu’il raconte ni pour la façon dont il le raconte, mais aussi, et d’abord, pour son titre. ‘’Mort à crédit’’ : un chef d’œuvre de densité et de concision. Toute la misère humaine résumée en trois petits mots. Du génie.

Cette obsession du bon titre, en tant que journaliste, oblige évidemment à regarder souvent du côté des maitres du genre : à Libération. Souvent imités, jamais égalés. Mon confrère Hervé Marchon avait publié il y a quelques années un recueil commenté des meilleurs titres du journal. Comme celui-ci par exemple à propos du réchauffement climatique : ‘’Les calottes sont cuites’’. Et cet autre, définitivement mon préféré : ‘’Une certaine idée de la frange’’ pour un portrait consacré à Mireille Mathieu.

La difficulté de l’exercice, quand on s’aventure sur ce terrain, consiste à jouer avec les mots sans dénaturer le contenu ou mettre le lecteur sur une mauvaise piste. La forme oui, mais au service du fond. Et de ce point de vue, on peut dire que la Une de l’Equipe d’hier est plutôt réussie.

Sans surprise, le quotidien sportif avait choisi de mettre en première page la victoire de l’équipe de France face à l’Allemagne dans l’Euro de football. Match haletant et solide du côté des Bleus, salué par l’Equipe par un tonitruant : ‘’Comme en 18’’. Comme en 18 : titre à double sens, évoquant à la fois l’année 2018 qui vit les Français redevenir champions du monde, mais aussi 1918, en référence à ce que fut l’issue de la Première guerre mondiale (la France victorieuse face à l’Allemagne).

Mauvaise idée à en juger par les réactions indignées et nombreuses qui ont suivi. Comment peut-on s’amuser avec un conflit qui a fait des millions de morts ? Quelle honte d’aller puiser dans les pires clichés nationalistes pour évoquer le résultat d’un match de football ! Et à vrai dire, c’est aussi ce à quoi j’ai d’abord pensé en découvrant, stupéfait, la Une de l’Equipe.

Et pourtant, c’est un très bon titre. Il dit énormément de choses sur le match, sur le parcours du onze tricolore et sur la rivalité particulière entre cette équipe et la sélection nationale allemande. Avec en plus une référence à un passé qui, pour tragique qu’il soit, n’en a pas moins existé. Mais il est vrai qu’on ne s’amuse pas avec ce conflit, tandis que les films comiques sur la seconde guerre mondiale, qui n’a pourtant rien à envier à la première, sont légion (la Grande vadrouille par exemple).

Est-ce en raison de la spécificité de 14-18 ? N’ayant pas les compétences d’un historien, je tente une autre hypothèse : à force d’être soumis, en permanence, à l’indignation des uns et des autres pour un mot mal placé ou mal choisi, j’ai fini à mon tour par être contaminé par la crainte d’offenser les autres. Nous marchons en permanence sur des œufs.

Petite anecdote pour illustrer cette idée, à propos d’une chronique récente, celle consacrée à la chanteuse Yseult, et à la publication controversée de son interview dans le magazine en ligne Nylon. J’avais titré cette chronique : ‘Nylon file un mauvais coton’ et j’ai failli ne pas le garder en songeant qu’il pourrait être mal interprété, eu égard au fait qu’Yseult évoque dans ses textes sa condition de femme noire, et que la référence au coton pourrait être interprétée comme une référence déplacée à l’esclavage.

A en juger par les réactions des internautes, ces derniers se contentent souvent du titre d’un article pour juger son contenu. Et pour s’indigner sans avoir poursuivi leur lecture. La subtilité se transforme en exercice casse-gueule. Et je me dis que quand le journalisme devient une discipline où la première préoccupation n’est pas l’exactitude de ce qu’on raconte, mais la façon dont un titre va être perçu par le public, c’est qu’il y a un comme un problème.

Chroniques

8H51
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Bibliographie

Mort à crédit

Mort à créditGallimard, 1985

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