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disparaitre au temps du numérique, une mission impossible ?

Disparaître !

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Arsène Lupin a le don de la métamorphose. Un art de la disparition qui parait désormais impossible dans notre civilisation numérique.

disparaitre au temps du numérique, une mission impossible ?
disparaitre au temps du numérique, une mission impossible ? Crédits : Artit Wongpradu / EyeEm - Getty

Qu’est-ce qui explique le succès de ‘’Lupin’’ ? Qu’est-ce qui fait que ce feuilleton rencontre une telle audience depuis sa mise en ligne sur Netflix ? Dans un univers où les séries rivalisent de créativité, celle-ci est assez quelconque, sans grand relief, quand bien même le héros est incarné par Omar Sy, la personnalité préférée des Français.

Mon hypothèse : Arsène Lupin, que ce soit dans sa version contemporaine, dans celle incarnée par Georges Descrières ou plus encore dans le modèle original inventé par Maurice Leblanc, nous renvoie à un fantasme d’autant plus désirable qu’il est devenu inaccessible : la capacité à disparaître totalement et à renaître sous une autre identité.

Cette idée de métamorphose est un thème récurrent dans la fiction. Edmond Dantès ressuscite sous les traits de l’abbé Busoni et du Comte de Monte-Cristo, Jean Valjean sous ceux de Monsieur Madeleine. On pourrait encore citer Monsieur Monde et sa fuite dans le roman éponyme de Georges Simenon, ou le personnage de Sam Lion dans le film de Lelouch, ‘’Itinéraire d’un enfant gâté’’.

Mais la réalité nous éloigne de la fiction. Pure chimère en ce début de XXIe siècle que d’espérer disparaitre. Essayez un peu pour voir : vous n’êtes pas prêt de réussir à effacer vos traces. Pas seulement celles de vos pas dans la neige, ni celles de vos doigts sur les objets, mais vos traces numériques, innombrables et, pour certaines, indélébiles. 

Le New-York Times vient par exemple de publier un long article (traduit par Courrier international) à propos des émeutiers du Capitole à Washington, ceux qui, dans la soirée du 6 janvier, ont investi les locaux du Parlement américain pour contester la défaite de Donald Trump. Le journal explique avoir facilement réussi à retrouver la trace de plusieurs d’entre eux, à partir des données de géolocalisation de leurs smartphones.

Certes, la plupart des émeutiers ayant été assez idiots pour agir à visage découvert, les identifier ne devait pas être très compliqué. Mais ce qu’expliquent les auteurs de l’article, c’est que mêmes masqués, ils auraient pu les dépister, ayant eu accès à une base de données utilisée par des entreprises commerciales. Disparaitre de la circulation aujourd’hui ne veut plus seulement dire échapper à la police mais aussi aux fichiers clients : il n’y a pas plus pugnace qu’un service marketing pour retrouver votre trace.

En 2009, Evan Ratliff, un reporter du magazine américain Wired, s’était lancé le défi de ‘’Disparaître dans la nature’’, et de tenir le carnet de bord de sa fuite. Une prime de 5000 dollars était promise au premier lecteur qui parviendrait à le localiser en moins d’un mois. Ratliff avait tout prévu, brouillant les pistes au maximum pour égarer ses poursuivants, mais en vain : son récit, republié l’an dernier aux éditions Marchialy, raconte cette impossible évasion.

La même année, en France, la revue Le Tigre avait mené une autre expérience : dresser le portrait le plus précis possible d’une personne choisie au hasard sur Internet, uniquement à travers les traces laissées par celle-ci sur le Web, ce qui avait valu à un certain Marc L une notoriété aussi soudaine que non désirée. A l’époque, l’article avait une dimension pédagogique : regardez ce qui peut vous arriver si vous ne prenez pas garde à ce que vous faites en ligne.

Une douzaine d’années plus tard, qui songe encore à entièrement disparaitre, qui croit encore pouvoir échapper au contrôle de la civilisation numérique ? Nous avons fini par abdiquer. L’évaporation ne relève plus que du domaine du rêve.

A moins que Lupin nous aide justement à trouver la parade. C’est ce que je me suis dit hier en lisant un article du Monde consacré à cette majorité de vidéastes amateurs qui proposent des programmes en streaming sur internet. Le plus souvent, face à eux, zéro spectateur. Ils se donnent en spectacle, mais personne ne les remarque. N’est-ce pas de cette manière, en fait, qu’Arsène Lupin parvient le mieux à disparaitre

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