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peut-on être à la fois un champion de l'économie verte et des hydrocarbures ?

Forer ou ne pas forer : l'Hamlet norvégienne

3 min
À retrouver dans l'émission

La Cour suprême norvégienne examine une plainte en vue de l'annulation de projets pétroliers. Une procédure qui met en lumière les ambiguïtés du discours climatique des Etats et la place prise par le droit.

peut-on être à la fois un champion de l'économie verte et des hydrocarbures ?
peut-on être à la fois un champion de l'économie verte et des hydrocarbures ? Crédits : Berra1 - Getty

Imaginez un baron de la drogue devenu immensément riche grâce au trafic de stupéfiants et qui, tout en continuant ses activités, financerait de sa poche la construction de cliniques de désintoxication. Ou bien un philanthrope redistribuant aux plus déshérités une partie de sa fortune, après avoir bâti celle-ci sur le creusement des inégalités. Vous trouveriez ça cynique.

Et bien en matière de lutte contre le changement climatique, ce compagnonnage du vice et de la vertu est assez fréquent, et il y a un pays qui illustre assez bien cette drôle de cohabitation : la Norvège.

La Norvège, c’est le pays des amoureux de la nature : de l’air, de l’eau, des forêts, des montagnes, des campings un peu partout. C’est un des pays les plus en pointe dans la préservation de l’environnement, le 1er à avoir interdit l’achat public de biocarburants à base d’huile de palme. En septembre, le gouvernement disait vouloir investir 1,6 milliard d’euros dans le captage et le stockage de carbone.

Mais la Norvège, c’est aussi un géant des énergies fossiles (principales sources d’émissions de CO2), champion européen des hydrocarbures, 2% de la production mondiale de pétrole, au 6e rang pour ce qui est du gaz naturel…et beaucoup, beaucoup d’argent. Avec plus de 1000 milliards de dollars d’actifs, le fonds souverain norvégien est le plus richement doté de la planète : de quoi envisager l’avenir.

Pourquoi parler de la Norvège aujourd’hui ? Et bien parce que depuis mercredi dernier, la Cour suprême de ce pays examine la plainte de deux ONG qui s’opposent à des projets de forage pétrolier en mer de Barents, dans les eaux de l’Arctique. Pour les plaignants, ces projets violent la Constitution norvégienne, en particulier l’article qui garantit aux générations actuelles et futures le droit de vivre dans un environnement sain.

Cette procédure est doublement exemplaire. D’abord parce qu’elle expose au grand jour les ambiguïtés du gouvernement norvégien, qui joue à la fois à la carte du champion de l’économie verte tout en faisant fructifier sa manne pétrolière.

Certes, il est très difficile de renoncer à un pactole lorsque celui-ci vous tend les bras : c’est la malédiction des pays richement dotés en énergies fossiles. Mais lorsqu’on sait que les projets contestés ont été lancés en 2016, quelques jours seulement après la signature par Oslo de l’accord de Paris sur le climat, et quand on relit les propos de la cheffe du gouvernement norvégien, Erna Solberg, qui disait ceci en 2017 dans une interview au journal Le Monde : ‘’si nous sommes responsables des émissions de CO2 de la production de pétrole, nous ne sommes pas responsables de celles de son usage’’ ( !), difficile de ne pas être interpellé par ce double langage, qui est la marque de nombreux autres gouvernements.

L’autre leçon à tirer, avant même que la Cour suprême norvégienne rende son verdict dans quelques semaines, tient à la place toujours plus grande prise par le droit dans les contentieux liés au climat. 

Dans un livre qu’elle consacre à ce sujet, ‘’Justice climatique. Procès et actions’’ (CNRS), la juriste Marta Torre-Schaub estime que, depuis 2010, plus de 900 procès climatiques ont été comptabilisés dans le monde. Tous n’aboutissent pas, loin de là : pour un épilogue comme celui de l’affaire Urgenda aux Pays-Bas, il y a beaucoup d’échecs. Mais ce qu’il faut surtout retenir, c’est que ‘’la justice climatique ne suppose pas l’invention de droits nouveaux. Elle se fonde sur les constitutions, les lois nationales, les plans climat ou encore les engagements internationaux signés en matière climatique’’, et que ceux-ci n’ont pas seulement une valeur symbolique.

Bref, le droit apparait aujourd’hui comme le meilleur outil pour faire sortir les Etats de leurs ambiguïtés à l’égard du changement climatique. Cela vaut pour la Norvège comme pour tous les autres. C’est aussi cet aspect qui rend si importante l’élection de Joe Biden, et le retour prochain annoncé des Etats-Unis dans l’accord de Paris.

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