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morues séchées à Reine, port de pêche de iles Lofoten en Norvège

Je vous salue morue

4 min
À retrouver dans l'émission

L'Union européenne vient de reconduire sa politique de quotas pour la pêche à la morue en mer Baltique. Le poisson est aussi un des points de blocage dans les négociations du Brexit. Et ce n'est qu'une toute petite partie de son histoire...

morues séchées à Reine, port de pêche de iles Lofoten en Norvège
morues séchées à Reine, port de pêche de iles Lofoten en Norvège Crédits : Baac3nes - Getty

En Norvège, aux iles Lofoten, la morue fait partie du décor. Tout ici vous rappelle qu’on vit par et pour elle. Les fjords, innombrables, sont comme des filets de pêche jetés dans la mer. Les étendoirs à linge ne portent pas de vêtement : on y fait sécher par rangées entières le divin poisson. Même les toits des églises ont l’air recouverts d’écailles. ‘’In cod we trust’’ pourrait être le credo de cette religion.

Mais une religion qui a bien failli ne plus avoir d’adeptes. A la fin des années 80, la morue y est une espèce en voie de disparition. Tellement abondante autrefois qu’on pouvait presque l’attraper à mains nues, voici qu’elle devient de plus en plus rare, décimée par la surpêche. Il faudra la mise en place de quotas draconiens et des contrôles très stricts, mettant au chômage de nombreux pêcheurs, pour que les stocks se reconstituent en partie.

Partout où elle était pêchée, la morue tend à disparaitre. Pas seulement d’ailleurs pour cause de surexploitation de la ressource. D’autres facteurs sont avancés, comme par exemple le refroidissement des eaux de l’Atlantique nord, son sanctuaire. Ou à l’inverse le réchauffement des eaux de surface, qui dégrade la qualité du plancton.

On dit du cheval qu’il est le meilleur ami de l’homme. C’est oublier un peu vite la morue, qui semble avoir été créée dans le seul but de nous tenir compagnie tout au long de notre histoire. Du moins depuis le XIIe siècle, lorsque les premiers marins : danois, allemands, anglais et flamands (plus tard rejoints par les français) se lancent à sa poursuite dans les eaux de la Manche et de la mer du Nord. Plus tard, comme on peut en lire le récit sur le site du musée de la Marine, ce sera le très grand large, l’île de Terre-Neuve, à l’est du Canada, véritable eldorado, qui verra rappliquer les bateaux par centaines.

Je vous racontais il y a quelque temps l’histoire de la boite de conserve. La morue aurait presque permis de s’en passer, sans ralentir pour autant le cours de la mondialisation. Car il n’y a pas meilleure source de protéine, capable de voyager longtemps et au loin une fois qu’il a été séché, que ce poisson, dont on peut dire –quel paradoxe- qu’une fois mort, il a l’instinct de conservation.

Dans un excellent article des Echos publié il y a une vingtaine d’années, on apprend même qu'Adam Smith, le père de l’économie libérale, voyait dans le commerce de la morue un des meilleurs exemples de développement du capitalisme ‘’dans un environnement sans entraves’’. La religion aurait pu s’en émouvoir mais elle en fit la promotion en instaurant, ‘’dès le Moyen-Age, 166 jours maigres par an’’, ce qui contribua à son succès. Le poisson est le meilleur allié de la chrétienté.

Dans les années 50, la morue se dessale et change d’identité. On la congèle, elle devient cabillaud. C’est le point d’orgue de la pêche industrielle, le temps des navires-usines. Est-ce parce que l’époque est aux héros des comics Marvel ? Elle se camoufle dans une combinaison en chapelure, lui conférant ainsi le super pouvoir de réussir à faire manger du poisson aux enfants.

Il faudrait aussi parler de la géopolitique de la morue, des guerres qui furent menées en son nom. C’est encore le musée de la Marine qui raconte les tensions régulières entre les marins canadiens et français au XIXe siècle, les escarmouches entre danois et anglais dans les années 60, puis entre les anglais et les islandais.

Oui mais pourquoi, me direz-vous, parler de la morue aujourd’hui ? Parce qu’aujourd’hui, elle s’invite dans les négociations du Brexit. Le magazine Politico (à qui j’ai emprunté le subtil ‘In cod we trust’) rappelle que lorsque la Grande-Bretagne rejoint la CEE en 1973, elle accepte de fusionner une partie de ses territoires de pêche avec ses voisins. En partant le 1er janvier prochain, elle pourrait bien récupérer les eaux les plus poissonneuses du nord de l’Europe pour son seul usage. Les pêcheurs de morue français risquent d’en faire les frais.

A Luxembourg avant-hier, les ministres de l’agriculture et de la pêche des 27, réunis pour préparer la réforme de la Politique agricole commune, en ont profité pour reconduire leur politique de quotas, cette fois pour la zone de la mer Baltique, confrontée depuis des années à la chute de ses ressources halieutiques. C’est bien la moindre des choses que les Européens pouvaient faire. Dans quel monde fraierions-nous, si nous n’avions pas eu la morue ?

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