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'j'ai des pinces de homard à la place des mains', Sunaura Taylor

La fille qui marchait comme un singe

4 min
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Animaux et handicapés, même combat ? C'est la question que pose Sunaura Taylor dans son livre, 'Braves bêtes'

'j'ai des pinces de homard à la place des mains', Sunaura Taylor
'j'ai des pinces de homard à la place des mains', Sunaura Taylor Crédits : JohnGollop - Getty

Sunaura Taylor est américaine, c’est une artiste plasticienne, le plus souvent elle se déplace en fauteuil roulant : elle souffre d’une maladie congénitale, l’arthrogrypose, qui se manifeste par une raideur des articulations, et la prive de certains gestes parmi les plus courants. Lorsqu’elle parle d’elle, Sunaura Taylor ne manque pas d’auto-dérision :

’On m’a toujours comparée à une multitude d’animaux. Je marche comme un singe, je mange comme un chien, j’ai des pinces de homard à la place des mains, et si l’on regarde mon allure générale, il parait que je fais penser à un poulet ou un pingouin.’’ Sunaura Taylor

C’est ainsi qu’elle se décrit, en animal chimérique, dans Braves bêtes, son premier ouvrage, qui vient tout juste d’être traduit aux éditions du Portrait. Non, en fait, elle n’en souffre pas : c’est son état. Si souffrance il y a, c’est d’abord en raison des discriminations dont elle a fait l’objet, en tant que personne handicapée, ‘’les escaliers, les trottoirs et les passages étroits qui me rappelaient sans cesse que mon corps n’était ni adapté ni le bienvenu,…les regards obliques des gens ou leurs efforts pour ne pas me dévisager’’.

Le handicap, une construction sociale

Le monde appartient aux valides : le ‘validisme’ en découle. Le ‘validisme’, c’est un système de normes qui établit une hiérarchie entre les êtres, en fonction de leurs capacités physiques et intellectuelles. Les mieux dotés sont les mieux considérés. De ce point de vue, le handicap ne peut se résumer à une description objective : c’est aussi une construction sociale.

Si je vous parle de ce livre ce matin, dans une chronique consacrée à la transition écologique, c’est parce que Sunaura Taylor propose de faire le lien entre le validisme et le spécisme, entre le sort qui est réservé aux personnes en situation de handicap, et celui réservé aux animaux. ‘’Tous les animaux’’ écrit-elle ‘’sans exception, sont dévalorisés et maltraités, en grande partie pour les mêmes raisons fondamentales que le sont les personnes handicapées. On les juge incapables, dépourvus des facultés qui font, comme on l’a longtemps pensé, la valeur et le sens inégalés de la vie humaine’’

Une histoire édifiante pour étayer son propos : celle d’un renard ‘’abattu par un riverain, par qu’il ne marchait pas normalement et paraissait malade…L’homme avait, semble-t-il, tué l’animal par pitié et par peur’’. On apprendra ensuite qu’il était lui aussi atteint d’arthrogrypose. Exemple de cette société eugéniste dont vous parliez tout à l’heure, Hugo Horiot.

Ce parallèle opéré entre ce que vivent les handicapés et ce que subissent les animaux peut déranger. Il y a matière à débat. Mais ce qui est passionnant dans le livre de Sunaura Taylor, au-delà de cette communauté de destins qu’elle prête aux êtres discriminés, c’est la distance qu’elle prend avec certains défenseurs de la cause animale. Soit parce qu’elle leur reproche un regard excessivement empathique, qui confine à la condescendance, que ce soit à l’égard des animaux ou du handicap. Soit au contraire parce qu’au nom de la cause, ils reproduisent les discriminations à l’égard des handicapés. Ainsi le philosophe australien Peter Singer, théoricien de ‘’La libération animale’’, pour qui tuer un être en possession de ses capacités est pire que tuer un être qui ne les possède pas toutes. ‘’Les compétences intellectuelles’’ nous dit Sunaura Taylor, ‘’ne devraient pas déterminer la valeur d’un être et les protections auxquelles il a droit’’.

Il serait vain de vouloir résumer, en moins de quatre minutes, toute la complexité de ce livre, très documenté. Mais s’il fallait résumer le propos en une phrase, ce serait celle-ci, évidemment extraite de ‘Braves bêtes’ : ‘’La libération des populations handicapées n’aura pas lieu tant que nous porterons un regard validiste et anthropocentriste sur nos environnements, sur les espèces avec lesquelles nous partageons ces derniers, et sur chaque animal dont la vie est mêlée à la nôtre’’

par Hervé Gardette

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