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et si tu n'existais pas ?

La non-invention de la roue (et du feu)

3 min
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La maîtrise du feu et l'invention de la roue ont révolutionné l'histoire humaine. Certaines sociétés avaient pourtant fait le choix de s'en passer, sans que cela entrave leur développement.

et si tu n'existais pas ?
et si tu n'existais pas ? Crédits : James Hipps / EyeEm - Getty

Dans une chronique récente, j’évoquais ce moment où l’humanité fit le choix de changer de statut, passant de celui de chasseur-cueilleur à celui d’agriculteur. Etrange décision quand on sait que l’agriculture, pour profiter à quelques-uns, fit les malheurs de beaucoup d’autres, la paysannerie ayant longtemps été synonyme de misère et de servitude.

Rétrospectivement, il est tentant d’y voir un phénomène inéluctable, le genre humain n’ayant pas eu d’autre choix que de domestiquer la terre et une partie du règne animal pour assurer sa survie. Mais cette façon de regarder le passé, en fonction du point où nous sommes arrivés, peut s’avérer trompeuse. Ce qui parait aller de soi aujourd’hui n’était pas toujours évident hier. C’est ce qu’on comprend à la lecture du passionnant essai de Raphaël Meltz, ‘’Histoire politique de la roue’’ (aux éditions Vuibert).

La roue : voilà bien une invention qui s’impose comme une évidence dans le récit de notre évolution. On ne sait pas précisément qui l’a inventée, ni précisément quand, mais on n’imagine pas qu’elle aurait pu ne jamais être adoptée. Or il est un peuple qui, bien que connaissant son existence, fit le choix de la laisser de côté : le peuple aztèque.

Lorsque les Espagnols partent à la conquête de l’actuel Mexique, au tournant des années 1520, ils découvrent ‘’une civilisation évoluée, exquise et délicate, puissante et subtile, mais une civilisation sans roue’’. Aucun des récits de l’époque ne fait mention de véhicules ou de machines utilisant la roue, son absence est manifeste, elle n’a pourtant pas empêché cette société de se structurer de manière complexe : la civilisation aztèque est tout sauf sous-développée.

L’hypothèse consista d’abord à penser que s’il n’y avait pas de roue chez les Aztèques, c’est parce qu’ils en ignoraient l’existence. Jusqu’à ce que des fouilles archéologiques démontrent le contraire : des petits chariots à roulette, antérieurs à la conquête espagnole, furent découverts. Sans doute des jouets. Les Aztèques connaissaient donc bien la roue et ses fonctionnalités, mais n’avaient pas jugé nécessaire de la développer. Elle ne leur était tout simplement pas utile.

D’autres révolutions, qui nous paraissent évidentes aujourd’hui, auraient bien pu subir le même sort : ainsi celle de la machine à vapeur, qui fit entrer l’humanité dans l’ère thermo-industrielle, au milieu du XIXe siècle. Dans ‘’Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel’’, François Jarrige et Alexis Vrignon remettent en question l’idée selon laquelle cette révolution technique devait forcément finir par s’imposer.

Son exploitation n’allait pas de soi, le combustible utilisé pour la faire fonctionner -le charbon- étant loin de faire l’unanimité : pollution de l’atmosphère, crainte d’un épuisement rapide des ressources… Les Chinois, qui en maîtrisaient pourtant la combustion dès le XIe siècle, l’avaient tenu à bonne distance. Ses promoteurs vont pourtant réussir l’exploit de l’imposer, en lui donnant une ‘’sacralité magique’’ : ‘’au contraire de l’énergie hydraulique, éolienne ou animale, ne dégageant…ni magie ni mystère, la vapeur devient un fétiche, ce qui lui confère une supériorité indéniable.’’ Preuve que les choix techniques ne sont pas seulement des choix rationnels. Ils portent en eux une dimension prométhéenne.

En 2007, le sociologue Alain Gras publiait ‘’Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique’’. Dans cet ouvrage, il tentait de comprendre pourquoi, parmi les quatre éléments susceptibles de fournir de l’énergie, c’est le feu qui fut privilégié, et non pas l’air, l’eau ou le vent. Chacun avait pourtant ses chances. Où en serions-nous désormais si l’éolien, par exemple, s’était imposé ? La victoire du feu sur ses concurrents propulsa les sociétés, de manière irrémédiable, dans un engrenage dont on mesure aujourd’hui les effets néfastes sur l’environnement.

A l’heure où la crise climatique confronte notre civilisation industrielle à des choix technologiques majeurs, il serait bon de méditer cette formule de Raphaël Meltz dans son ‘’Histoire politique de la roue’’ : ‘’toute invention n’est absolument pas nécessaire, toute évolution doit être interrogée’’.

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