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''quand tu auras terminé Jean-Claude, n'oublie pas de remettre du papier dans le bac !''

La tragédie des imprimantes en commun

3 min
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La mise en commun de certaines ressources n'est pas toujours facile à gérer. Exemple avec l'imprimante de bureau.

''quand tu auras terminé Jean-Claude, n'oublie pas de remettre du papier dans le bac !''
''quand tu auras terminé Jean-Claude, n'oublie pas de remettre du papier dans le bac !'' Crédits : menonsstocks - Getty

L’imprimante de mon bureau a rendu l’âme. Irréparable, elle ne sera pas remplacée. Depuis la rentrée, j’imprime donc cette chronique et les documents nécessaires à son écriture sur une autre machine, collective celle-là, située dans un petit local, de l’autre côté du couloir.

Touchées par la limite d’âge, les imprimantes individuelles (ou quasi individuelles) tendent à disparaitre à Radio France. Le travail d’impression est mutualisé, et on ne peut que soutenir cette approche, beaucoup plus écologique.

Ecologique, d’abord parce que vous la sollicitez moins : le fait de devoir aller chercher ses feuilles en dehors du bureau incite à réfléchir à deux fois avant d’appuyer sur ‘ok’. Ensuite et surtout parce que la majeure partie du temps, les imprimantes sont à l’arrêt. Sauf à supposer que tout le monde s’en serve exactement au même moment, il est absurde d’en mobiliser plusieurs quand une seule suffit. C’est cette logique qui conduit certains immeubles à se doter de buanderies collectives, en partant du principe qu’il est plus économique de mutualiser le lavage du linge plutôt que d’avoir une machine à laver rien que pour soi.

Tout cela est bien beau sur le papier, mais justement, qui s’en occupe, du papier ? Il n’y a rien qui s’épuise plus vite que les feuilles en format A4. Et il n’y a rien de plus exaspérant que ce message qui vous accueille lorsque vous allez récupérer vos impressions : ‘’veuillez remplir le bac’’ !

La semaine dernière, une solution semblait pourtant avoir été trouvée. Solution toute bête, consistant à stocker, dans le local de l’imprimante collective, des cartons remplis de ramettes de papier. Quatre au total, il y avait de quoi voir venir. Mais deux jours plus tard, il n’en restait plus qu’un : les trois autres avaient disparu, et je soupçonne (sans la moindre preuve) certains bureaux de les avoir privatisés, en prévision des jours de pénurie.

Cette péripétie renvoie à une notion bien connue dans le monde de l’écologie –et par ailleurs contestée- : la ‘tragédie des communs’, qui vise à montrer les limites de ‘’la gestion collective, par les usagers eux-mêmes, des ressources qu’ils partagent’’.

C’est un biologiste américain, Garrett Hardin, qui va contribuer à populariser cette théorie en publiant un article sur le sujet en 1968, dans la revue Sciences. Le Dictionnaire de la pensée écologique (PUF) lui consacre une de ses entrées. On peut y lire que Hardin ‘’met en scène une communauté de bergers conduite à la ruine, du fait de la concurrence que se livrent ces derniers pour l’accaparement’’ d’un pâturage.  ‘’En l’absence de règle pour la gestion de la ressource commune’’, les bergers envoient paitre un maximum de leurs bêtes car ‘’chacun sait qu’il ne sert à rien de se réfréner dans l’exploitation de celle-ci, puisque si ce n’est pas lui qui ponctionne cette ressource, ce sera assurément un autre qui le fera.’’

Pareil avec mon problème d’imprimante. Remplacez les bergers par mes collègues, et les moutons par des ramettes de papier, et vous aurez une idée de ce que cela peut produire sur le budget fournitures de Radio France.

Oui mais alors, que faire ? Que nous dit la théorie de la tragédie des communs, au-delà du constat que les communs, ça ne marcherait pas (ce qui est contesté, je vous renvoie notamment aux travaux de la Nobel d’économie Elinor Ostrom) Changeons de dico, et voyons ce qu’en dit le ‘’Dictionnaire critique de l’antropocène’’ (CNRS) : ‘’dans les deux décennies suivant la parution de l’article, la démonstration de Hardin a été largement reprise par les économistes politiques pour défendre la généralisation de la propriété privée, seul régime à même de préserver les ressources’’. Du point de vue libéral, la tragédie des communs plaide donc en faveur de leur privatisation.

C’est pourquoi je m’adresse solennellement à mes collègues ce matin : si vous voulez éviter d’offrir sur un plateau des arguments à ceux qui considèrent que Radio France doit être privatisée, merci de remettre les cartons de papier à leur place. Discrétion assurée.

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