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cette baleine vient d'apprendre qu'elle valait 2 millions de dollars !

La valeur inestimable des baleines (et des chauves-souris)

3 min
À retrouver dans l'émission

La nature nous rend de nombreux services. Est-ce une raison pour les monnayer ?

cette baleine vient d'apprendre qu'elle valait 2 millions de dollars !
cette baleine vient d'apprendre qu'elle valait 2 millions de dollars ! Crédits : Tim Melling - Getty

’Tu devrais lire ça, c’est hyper intéressant’’. Deux de mes collègues m’interpellent hier, pour me conseiller la lecture d’un article de Libération consacré aux baleines. On y apprend que ce grand mammifère marin est un véritable chasseur de carbone : "lorsqu’elle meurt et qu’elle coule au fond de l’océan, une grande baleine piège à elle seule 33 tonnes de CO2 pendant plusieurs siècles avant de se décomposer’’. Plus il y a de baleines, moins il y a de gaz carbonique dans l’atmosphère. Et plus il y a d’oxygène d’ailleurs, grâce au phytoplancton, indissociable des premières.

De ce point de vue, ‘’une baleine vaut des milliers d’arbres’’. L’ensemble de la population équivaut ‘’à la valeur de quatre forêts amazoniennes’’. C’est ce qu’on peut lire dans un rapport du Fonds monétaire international publié le mois dernier, rapport qui a directement inspiré l’article de Libération.

Ses auteurs adoptent la logique suivante : puisque les baleines sont utiles, il faut les protéger. Or leur protection a un coût : pour convaincre les décideurs d’investir, il faut démontrer l’intérêt économique qu’il y a à le faire, en donnant un prix aux services rendus par les baleines. Selon le FMI, il est de 2 millions de dollars par animal, de 1 000 milliards pour l’ensemble de la population.

Cette approche qui consiste à évaluer les services rendus par la biodiversité n’est pas nouvelle. Il en est souvent question à propos des abeilles. Sans abeilles, pas de pollinisation, sans pollinisation, plus de reproduction pour de nombreuses plantes nécessaires à notre alimentation. Selon des chercheurs de l’INRA, la valeur économique de l’activité des pollinisateurs est de 153 milliards d’euros chaque année. C’est dire la valeur des abeilles, c’est dire l’importance de les protéger.

Une telle approche parait logique, rationnelle. Il ne s’agit pas de sauver la biodiversité au nom de considérations morales, ce qui n’est pas toujours mobilisateur, mais en vertu de son utilité, des bénéfices qu’elle nous procure.

Sauf que, comme souvent, ce qui parait séduisant au premier abord ne résiste pas longtemps à un examen plus approfondi. Ainsi, le fait de donner un prix à des services rendus par une espèce animale peut se retourner contre celle-ci : que se passe-t-il si une nouvelle technologie permet de faire le travail de pollinisation à moindre coût ?

Dans leur livre Faut-il donner un prix à la nature ?’ (Les Petits Matins), les économistes Aurore Lalucq et Jean Gadrey enrichissent la démonstration en prenant l’exemple des chauves-souris. Les chauves-souris ont un péché mignon : elles adorent manger les insectes. Elles en mangent tellement qu’une étude américaine, publiée en 2011, estimait qu’elles permettaient, aux seuls agriculteurs des Etats-Unis, d’économiser 23 milliards de dollars par an en insecticides.

Attention, terrain glissant, nous disent Aurore Lalucq et Jean Gadrey. D’abord parce que ‘’la disparition de ces animaux pourrait s’avérer bénéfique à la filière productrice de pesticides’’. Moins de chauves-souris, plus de production d’insecticides : ‘’ce ne serait pas la première fois qu’une catastrophe serait bonne pour le PIB’’.

Ensuite parce qu’une telle approche oublie un élément essentiel : la chauve-souris, contrairement aux pesticides, ne détruit pas les abeilles. Leur fonction technique est donc de nature différente, il est peu pertinent de vouloir les comparer.

Enfin, écrivent les deux auteurs, ‘’on fait comme si les insectes éliminés étaient (seulement) nuisibles et n’avaient aucun rôle valable dans les écosystèmes’’. Ce point est important. Donner une valeur d’utilité à certaines espèces revient à considérer que d’autres n’en ont aucune, ou bien qu’on peut plus facilement s’en passer. C’est cette vision utilitariste de la biodiversité qui contribue à la fragiliser.

J’ajouterais un dernier argument à ceux déjà évoqués. Si la valeur qu’on attribue à un animal doit se résumer à son utilité, je vais devoir me séparer de cet être qui, depuis quelques années déjà, vit en pension complète chez moi sans jamais travailler. Je ne parle pas d’un de mes ados, mais de mon chat. Parce qu’il ne fait que manger et dormir, devrai-je m’en séparer ?

par Hervé Gardette

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