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sans la roue, pas d'agriculture ; sans agriculture, pas d'industrie ; sans industrie, pas d'anthropocène ?

L'Anthropocène n'existe pas...mais il fallait l'inventer

3 min
À retrouver dans l'émission

L'Anthropocène désigne la période où l'impact des sociétés humaines pèse de manière irréversible sur le système Terre. Mais quand commence-t-elle ? Et existe-t-elle vraiment ?

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sans la roue, pas d'agriculture ; sans agriculture, pas d'industrie ; sans industrie, pas d'anthropocène ? Crédits : Comstock - Getty

C’est la lecture du livre de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, ''Les révoltes du ciel'', qui m’a soufflé cette idée de chronique. Plus précisément ce court extrait, au début du chapitre 3 : ‘’les hommes du XVIIIe siècle vivent dans un anthropocène’’.

L’anthropocène au XVIIIe siècle ? Voilà qui remet en cause les repères historiques communément admis, qui datent le début de cette période aux origines de la guerre froide, lorsque les deux grands blocs se livrent à une course à l’armement nucléaire. La communauté humaine se dote alors d’une force capable de détruire de manière massive et irrémédiable la vie sur Terre.

A moins qu’il faille plutôt remonter jusqu’en 1850, date qui marque la césure avec l’ère préindustrielle. Après tout, c’est cette date qui est retenue par les experts du Giec pour mesurer l’augmentation de la température globale du globe jusqu’à aujourd’hui (environ 1 degré), et fixer les objectifs de maitrise de cette hausse d’ici la fin du siècle.

Pour apporter de l’eau à votre moulin, on peut aussi considérer que c’est l’invention qui vint s’y substituer, la machine à vapeur, qui marque le véritable début de cette ère. Soyons chauvins : attribuons-en le mérite à Denis Papin à la fin du XVIIe siècle. La machine à vapeur, première pierre de la révolution industrielle. C’est ce curseur qu’avait choisi de retenir le glaciologue Claude Lorius, pionnier des recherches sur le climat, dans son livre ‘’Voyage dans l’anthropocène’’.

Mais s’il s’agit de situer l’impact des sociétés humaines dans la très longue histoire de notre planète, de dater le moment où celles-ci deviennent la principale force géologique sur Terre, n’est-ce pas jusqu’au Néolithique qu’il faut remonter ? Autrement dit une bonne centaine de siècles en arrière, lorsque l’agriculture est inventée.

Bref, est-ce au moment où les humains prennent conscience de leur capacité à agir sur le climat que débute l’anthropocène ? lorsqu’ils acquièrent les moyens d’une destruction irréversible des écosystèmes ? ou bien lorsqu’apparaissent les premières traces géologiques de leur empreinte sur l’environnement ?

Quelle que soit la réponse, que valent ces questions ? N’y a-t-il pas une forme de vanité dans le fait de considérer que notre présence à la surface du globe, est suffisamment significative pour que nous lui donnions notre propre nom ? Il n’y a pas plus anthropocentré comme concept que de parler d’anthropocène. Notons au passage que Claude Lorius avait sous-titré son livre mentionné plus haut : ‘’cette nouvelle ère dont nous sommes les héros’’ !

Comme l’écrivent Catherine et Raphaël Larrère dans leur dernier ouvrage, ‘’Le pire n’est pas certain’’, ‘’donner le nom de l’homme à une nouvelle époque, c’est se placer à l’échelle des temps géologiques tout en en restant le centre’’. ‘’Il s’agit là d’une vieille histoire : traditionnellement, les membres de l’être humain ont servi d’étalons : le pied, le pouce, la coudée. L’homme met en forme l’espace sur lequel il se projette : une lieue correspondait jadis à la distance parcourue en une heure. Avec l’anthropocène, l’échelle change considérablement : c’est désormais la Terre entière que nous modelons à nos normes’’.

Ainsi, alors que les époques géologiques se calculent en millions d’années, nous nous attribuons un rôle majeur pour, au mieux, quelques milliers d’entre elles : voilà qui confine au péché d’orgueil.

Dans leur Atlas de l’Anthropocène, François Gemenne et Aleksandar Rankovic proposent des appellations alternatives pour nommer notre époque : le capitalocène, qui considère que ‘’le développement industriel est à l’origine des changements planétaires en cours’’, le phagocène, qui pointe le désir de consommation comme ‘’moteur de ce qu’on fait subir à la Terre’’, ou encore le thermocène, qui ramène tout à une histoire d’énergie.

Propositions qui, pour être peut-être plus justes, n’ont pas la même efficacité. Car comme le disent encore Catherine et Raphaël Larrère, malgré leurs réserves à ce sujet,  ‘’parler d’anthropocène, c’est affirmer que nous n’affrontons pas une crise passagère…et que le changement est global, massif, durable, et peut-être, à l’échelle humaine du moins, irréversible’’.

Autrement dit, une façon de nous interpeller sur nos responsabilités. On peut donc en conclure que si l’anthropocène n’existe pas, il fallait néanmoins l’inventer.

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