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prêt à tout pour continuer à manger de l'avocat

L'avocat du diable

3 min
À retrouver dans l'émission

Le localisme est-il forcément meilleur pour la planète ?

prêt à tout pour continuer à manger de l'avocat
prêt à tout pour continuer à manger de l'avocat Crédits : Anton Eine / EyeEm - Getty

J'aime les avocats. Surtout lorsqu’ils sont bien mous et qu’on peut facilement les écraser…sur un toast. Je pourrais manger du guacamole à chaque repas. C’est dire mon désarroi lorsque j’ai appris, ces jours-ci, que plusieurs restaurants parisiens avaient choisi de les supprimer de leur carte, au prétexte (justifié) qu’ils ont un impact écologique et un coût social trop élevés.

Pour répondre à la demande, le Mexique, terre natale de l’avocat, pratique la déforestation, les narco trafiquants s’en mêlent, les cultivateurs locaux s’appauvrissent, les fruits parcourent des milliers de kilomètres pour atterrir dans nos assiettes : tout cela est connu et peu compatible avec les objectifs d’une transition écologique et solidaire.

Prenant mon rôle de guide spirituel très au sérieux, je m’apprêtais à me résigner à ne plus en manger lorsque cette petite phrase d’un des restaurants cités plus haut m’a sauté aux yeux : ‘’nous arrêtons de proposer l’avocat à la carte…le temps de trouver une filière au plus proche de chez nous’’. Bon sang, mais c’est bien sûr : la production locale d’avocats allait sauver mes soirées apéro.

J’appelle Bruno Parmentier pour lui communiquer cette bonne nouvelle. Bruno Parmentier est ingénieur et économiste, spécialisé dans les questions agricoles et alimentaires, il a écrit quelques livres sur le sujet, et il me ramène très vite sur terre. D’abord, l’avocat ne pousse pas en France métropolitaine. Certes, me dit-il, l’Espagne essaie développe une filière -il y fait suffisamment beau et chaud-, mais il manque au pays l’humidité des climats tropicaux. Résultat : l’avocat européen consomme énormément d’eau.

Enfin, ce n’est pas parce qu’une production est locale qu’elle est forcément plus écolo. La preuve avec la viande d’agneau. L’agneau, ça, les éleveurs français savent faire : le cheptel ovin est de l’ordre de 7 millions de bêtes. Mais, m’objecte Bruno Parmentier, un agneau néo-zélandais nourri exclusivement à l’herbe, et qui aura fait le voyage en bateau, émettra moins de gaz à effet de serre que son cousin français du Massif central, transporté dans un camion. Le transport maritime pollue, certes, mais rapporté à la tonne, il reste –selon lui- meilleur que le transport routier. Est-ce à dire qu’il ne faut pas soutenir la filière française ? Non, évidemment, mais disons que les arguments qui servent à justifier cette solidarité sont peut-être à chercher ailleurs que du côté de l’empreinte carbone.

Mais revenons à nos moutons. Et partons de l’hypothèse qu’en vertu du dérèglement climatique, la France métropolitaine en vienne à adopter un climat comparable à celui du Mexique. Terrain favorable aux avocatiers. Chouette : les restaurateurs parisiens vont pouvoir me proposer de l’avocat francilien, qui aura très peu voyagé. Sauf que là encore, ça n’est pas si simple, en tout cas si l’on se fie à un article republié récemment par le site Contrepoints, ‘’journal libéral d’actualité en ligne’’. Pour Philippe Silberzhan, l’auteur du papier en question, le localisme serait même une aberration économique.

Suivons sa réflexion : si, sur un territoire donné, -la France par exemple-, les consommateurs privilégient systématiquement la production locale, alors un producteur normand ne pourra plus vendre ses produits en Alsace, et inversement. Conséquence : ‘’au lieu d’avoir quelques gros producteurs économiquement efficaces, on se retrouve avec une myriade de tout petits producteurs dont beaucoup ne sont pas viables parce qu’ils n’ont pas la taille critique nécessaire’’. Sauf à augmenter leurs prix, mais auquel cas, c’est le consommateur qui en fait les frais, et qui finit par se tourner vers d’autres produits. Pour l’économie libérale, le localisme ne peut tout simplement pas fonctionner.

J’ai bien conscience qu’en exposant de tels arguments (et encore, j’ai fait le tri), je m’expose à recevoir un peu de courrier de la part d’auditeurs locavores, qui verront dans cette chronique une tentative désespérée de justifier mon penchant irrationnel pour le guacamole. Je l’admets bien volontiers, mais penser la transition suppose aussi de remettre en cause certaines évidences : il faut savoir, de temps en temps, se faire l’avocat du diable.

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