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cette tomate va-t-elle nous conduire vers une société plus inclusive ?

Le beau est l'ennemi du bien

4 min
À retrouver dans l'émission

Comme dans le domaine de l’art, la notion de beauté est toute relative s’agissant de la nature. Mais nous avons du mal à nous affranchir d’un certain conformisme.

cette tomate va-t-elle nous conduire vers une société plus inclusive ?
cette tomate va-t-elle nous conduire vers une société plus inclusive ? Crédits : Yulia Naumenko - Getty

L'île de Vancouver, au large de la ville du même nom, m’avait un peu déçu. L’extrémité ouest du Canada est presque entièrement recouverte de forêts. On y progresse difficilement dès qu’on s’éloigne des sentiers aménagés : le sol est recouvert de branches mortes, souvent cassées, à moitié pourries. La nature y est désordonnée, mal entretenue. Pour tout dire, j’avais trouvé ça moche.

J’avais tort. La forêt n’est jamais aussi vivante, donc jamais aussi belle, que lorsque la mort est à ses pieds. ‘’Les branchages à terre’’ nous dit l’ONF, l’Office national des forêts, ‘’protègent les sols et se décomposent, favorisant l’humus qui va enrichir les sols. Les arbres cassés permettent à de nombreux insectes, champignons, oiseaux, de s’y loger. Près de 25 % des espèces forestières animales et végétales dépendent de la présence de bois mort’’.

Nous avons hérité du jardin à la française, où aucun pédicelle ne dépasse, une conception biaisée de la nature. Le beau y est synonyme de propre et de bien rangé. Nous la voudrions parfaite, et parfaitement proportionnée. Et il en va des fruits et des légumes comme des jardins et des forêts : c’est le syndrome de l’homme de Vitruve appliqué au potager.

Le moche ne manque pourtant pas de vertus. On dira de la tomate cabossée qu’elle a des valeurs gustatives sans comparaison avec la tomate calibrée ; que porter son dévolu sur un légume grumeleux ou sur un fruit fripé contribue à la lutte contre le gaspillage alimentaire : 10 % de la production est jetée parce qu’elle ne correspond pas aux critères de conformité exigés par les consommateurs.

Le règne animal subit une même forme de rejet, selon que le sujet appartient à la catégorie du beau ou à celle du laid. La mort d’un lion ou d’une girafe va nous émouvoir, mais quand la revue Nature publie une étude sur le déclin massif de la population d’insectes en Europe au cours de la dernière décennie, nous n’y prêtons guère attention. Comme l’écrit Stéphane Foucart dans Le Monde, dans un des très rares articles consacré au sujet, ‘’la raréfaction des grands mammifères emblématiques d’Afrique ou d’Asie nous passionne, mais l’effondrement, sous nos latitudes, des formes de vie les plus communes reste largement sous le radar médiatique et politique’’.

C’est que les arthropodes ne sont pas seulement petits : ils sont moches. Le pou doit sa réputation et son destin d’animal traqué à son physique. La plupart des insectes sont considérés comme nuisibles : ils agressent nos critères de beauté. De même que les rats, les chauves-souris, les araignées... pas moins utiles pourtant que les grands fauves.

Il y a pourtant bien un effet bénéfique à pactiser avec le laid. Et c’est dans un article du site The Conversation que j’ai trouvé l’argument, si ce n’est le plus convaincant, du moins le plus original. Ses auteurs y écrivent à propos des fruits et des légumes moches : ‘’au-delà du rapport avec la nature, c’est la relation aux autres que les fruits et légumes difformes redessinent, basée sur la bienveillance et la solidarité. Inconsciemment, ils conduiraient les consommateurs à s’interroger sur l’évolution de la société, de leurs rapports aux autres. Ils pourraient donc contribuer à l’avènement d’une société plus inclusive."

Au départ, j’ai eu la même réaction que vous : j’ai trouvé ça un peu ridicule. Le vivre-ensemble sauvé par la tomate cabossée ? ça se discute. C’est alors que j’ai aperçu, sur la table de ma voisine de bureau, l’histoire du vilain petit canard, revisitée dans un livre musical par Etienne Daho. Rejeté par ses frères et sœurs à cause de son physique peu engageant (le petit canard, pas Etienne Daho), il finira par se faire accepter après avoir découvert sa véritable identité : c’était un cygne. On l’avait juste mal regardé.

par Hervé Gardette

Chroniques
8H50
3 min
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