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la chasse aux champignons, vieux réflexe de chasseur-cueilleur ?

Le bon vieux temps des chasseurs-cueilleurs

4 min
À retrouver dans l'émission

C'est le salon de l'Agriculture. L'occasion de se demander pourquoi nous avons quitté notre condition de chasseurs-cueilleurs.

la chasse aux champignons, vieux réflexe de chasseur-cueilleur ?
la chasse aux champignons, vieux réflexe de chasseur-cueilleur ? Crédits : Aleksandra Piss - Getty

Pour avoir castré les maïs pendant un été dans la plaine de la Limagne avec un de mes cousins, je sais à quel point l’agriculture est un métier difficile. Il faut du rendement. Les Thénardier qui nous employaient avaient le sens du rythme : celui qui ne terminait pas sa rangée assez vite était viré.

J’ai de biens meilleurs souvenirs de chasse aux mûres et aux champignons, purs prétextes pour se promener et laisser filer le temps. Raison pour laquelle, si j’avais vécu aux débuts du Néolithique, j’aurais choisi de rester chasseur-cueilleur plutôt que de devenir paysan.

L’entrée de l’humanité dans la civilisation agricole reste un phénomène mystérieux. Dans son Histoire mondiale de l’agriculture aux éditions Rue de l’échiquier, Denis Lefèvre évoque le paradoxe qui a consisté à déserter un système où la nourriture était abondante, pour un autre, beaucoup plus précaire, du moins à ses débuts :

’En se lançant dans l’agriculture, l’homme du Néolithique ne choisit pas la facilité. Cultiver exige plus d’efforts que le simple fait de cueillir. Il faut défricher, ameublir le sol, semer, protéger les plantes contre les prédateurs, anticiper et prévoir de conserver des semences pour l’année suivante : semer est un acte de foi dans l’avenir’’. Par ailleurs, ‘’les études archéologiques montrent que ces premiers agriculteurs étaient plus carencés et bien plus chétifs et fragiles que les chasseurs-cueilleurs vivant à la même époque.’’

Le fait est que les agriculteurs mangent mal. J’en ai acquis la conviction en regardant chaque saison de ‘’L’amour est dans le pré’’ sur M6. Les candidats s’y nourrissent presque exclusivement de pizzas surgelées, dans le meilleur des cas, ils font cuire des pâtes, le goût des légumes et des potagers est un truc de citadin.

Mais revenons à nos chasseurs-cueilleurs. Etaient-ils plus heureux à l’époque qu’ils ne le devinrent ensuite en cultivant la terre et en élevant du bétail ? Le magazine Diacritik posait la question il y a quelque temps au politiste américain James C. Scott, auteur de Homo domesticus. Histoire profonde des premiers Etats :’Peut-être se trouvaient-ils malheureux. Ils avaient des parasites, ils avaient des accidents, ils connaissaient la hiérarchie’’ mais ‘’ils n’étaient pas opprimés par des états ou des formes d’esclavage auxquels ils ne pouvaient pas échapper’’

Il est vrai que la condition agricole, si elle fut longtemps la condition la plus largement partagée, ne fut pas celle de l’émancipation. Dans le système féodal notamment, ‘’les paysans’’ écrit encore Denis Lefèvre ‘’n’ont que peu de moyens pour s’affranchir des cruautés de la nature et des dures lois des nantis, avec de très lourdes dîmes ecclésiastiques et des redevances seigneuriales qui les écrasent’’.

Chez les chasseurs-cueilleurs, pas de patron, pas de pointeuse. L’anthropologue Philippe Descola les a longuement côtoyés. Dans les années 1970, pour les besoins de sa thèse, il part vivre à leurs côtés, en Equateur, parmi la communauté Achuar en Amazonie. Les éditions de la Maison des sciences de l’Homme viennent de republier La nature domestique, le fruit de son travail sur place :

Les Achuar n’étaient en rien esclaves de leur environnement… Plutôt que de concéder un temps de travail équivalent à celui que l’on trouve dans les sociétés industrielles, et d’exploiter ainsi au maximum les potentialités écologiques et économiques du milieu, les Achuar travaillaient 3 ou 4 heures par jour pour pourvoir à leurs besoins. On voit mal ce qui aurait pu les pousser à augmenter leur temps de travail pour intensifier leur production. Philippe Descola, La nature domestique

On ne peut que partager les interrogations de Philippe Descola pour les appliquer à notre lointain passé : qu’est-ce qui a bien pu pousser nos ancêtres à augmenter leur temps de travail en choisissant de se vouer corps et âmes à l’exploitation de la Terre et de ses ressources ? Accroissement démographique ? Changement climatique ? Volonté de dominer la nature ? Le mystère demeure.

Pour le théoricien de l’effondrement Jared Diamond, l’agriculture fut en tout cas notre vrai péché originel. De celle-ci ‘’surgirent les inégalités sociales et sexuelles flagrantes, les maladies et le despotisme qui accablent notre existence’’. Certains considèrent même que c’est son ‘invention’ qui marque les véritables débuts de l’Anthropocène.

Pour ma part, j’ai en tout cas du mal à croire que tout cela fut entrepris dans le seul but de permettre, des millénaires plus tard, à notre personnel politique de venir se faire prendre en photo au Salon de l’Agriculture.

par Hervé Gardette

Chroniques

8H50
3 min

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