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Aux abattoirs industriels de la Manche, à Sainte Cécile

Le sang des bêtes

4 min
À retrouver dans l'émission

Plusieurs dizaines de personnalités, parmi lesquelles Isabelle Adjani, Annie Ernaux ou encore Amélie Nothomb, viennent de signer un ‘’Appel contre l’élevage intensif’’. Une invitation à changer de politique...et de regard.

Aux abattoirs industriels de la Manche, à Sainte Cécile
Aux abattoirs industriels de la Manche, à Sainte Cécile Crédits : CHARLY TRIBALLEAU - AFP

C’était la fête du cochon fin août à Estissac, dans le département de l’Aube. Les caméras de l’émission Quotidien sur TMC y étaient, pour ne rien rater du concours du plus gros mangeur de boudin. Le ‘’boudinomètre’’ : celui qui l’emporte, c’est celui qui avale le plus vite sa portion de sang aggloméré dans un mètre de boyaux. Les compétiteurs sont alignés comme les apôtres, leur gabarit trahit leur amour immodéré de la charcuterie. La séquence se veut rigolote : elle est profondément malsaine. Car chacun des concurrents porte, en guise de serre-tête, un bandeau en papier surmonté de deux oreilles de cochon : qui a bien pu avoir une idée d’aussi mauvais goût ?

Le fait que j’ai en horreur le boudin n’a rien à voir ici. Chez ma grand-mère paternelle, on mangeait de la sanguette, une sorte d’omelette aux herbes faite à partir du sang du lapin. Celui-ci avait été préalablement récupéré dans une gamelle, il giclait de l’œil de la bête, assommée un instant plus tôt. Son corps redevenu immobile, il était temps de l’inciser au niveau des pattes arrière et de le déshabiller de sa peau, comme s’il avait une combinaison en latex.  Spectacle à vrai dire fascinant, mais il ne me serait jamais venu à l’idée de récupérer ses oreilles pour m’en faire un chapeau.

Sans idéaliser le passé, le respect dû aux animaux que nous mangeons s’est sans doute perdu dans les usines à viande. Dans ‘’Testament à l’anglaise’’, le romancier Jonathan Coe fait le récit de la course effrénée vers l’élevage industriel. Un de ses personnages, Dorothy, ambitionne de nourrir l’Angleterre. Pas par amour de son prochain, par appât du gain. Tous les moyens sont bons pour augmenter la production et diminuer les pertes. Ainsi celles dues au cannibalisme dans son élevage de cochons : ‘’n’ayant plus la possibilité de fouiller la terre avec leur groin, les truies, pour satisfaire cet instinct, se mettaient à dévorer leurs porcelets. Solution : empêcher les truies de bouger dans leur box’’

Le livre de Jonathan Coe date de 1994. Il a fallu attendre qu’un autre romancier, encore un Jonathan, Safran Foer celui-là, s’intéresse à la question, non plus sous forme de fiction mais d’enquête, pour que les conditions d’élevage et d’abattages des animaux deviennent un vrai sujet de préoccupation. Le récit de son expédition clandestine dans un abattoir est un des moments marquants de ‘’Faut-il manger les animaux ?’’.

On dispose depuis des vidéos chocs de L214. Je n’en ai regardé aucune, mais je viens d’achever la lecture du livre que publie l’association ces jours-ci, ‘’Quand la faim ne justifie plus les moyens’’, aux éditions Les Liens qui libèrent. Il faut lire ce réquisitoire, non pas contre les mangeurs de viande, mais contre un modèle de développement qui autorise les pires atrocités. ‘’L’accessibilité des produits carnés a banalisé la mort des animaux et nous fait accepter sans broncher la maltraitance que leur inflige l’élevage intensif’’ On y apprend par exemple que ‘’l’hyperspécialisation de l’élevage produit son lot d’animaux considérés comme peu productifs. On préfère se débarrasser d’eux.’’ Ainsi ‘’dans la filière ponte, il n’est pas assez rentable d’engraisser les mâles d’une espèce sélectionnée pour pondre, et non pour faire de la viande. Direction le broyage ou le gazage…nous faisons donc naître des millions d’animaux pour les détruire quelques heures ou quelques jours plus tard’’ 

En France, près de 3,5 millions d’animaux sont tués chaque jour dans les abattoirs. Comme l’écrit L214, ‘’il n’en a pas toujours été ainsi’’. En 1949, Georges Franju, le cinéaste des ‘’Yeux sans visage’’, réalise ’Le sang des bêtes’’, un documentaire d’une vingtaine de minutes au cœur des abattoirs de Paris. Le film est facile à trouver sur internet.  Il l’est moins à regarder pour peu qu’on ait du mal à supporter d’y voir des moutons et des vaches être décapitées.  Les gestes des ouvriers des abattoirs sont minutieux, précis, rapides. Pas d’émotion sur leurs visages, mais ils ont un visage, Georges Franju les appelle même par leur nom : celui-là est un ‘’ancien champion de boxe’’, cet autre ‘’un des plus fins merlins de la Villette’’. Je n’en ai vu aucun porter des oreilles de cochon.

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