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la neutralité axiologue du savant est-elle compatible avec l'engagement militant ?

Le savant et le militant

4 min
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Des scientifiques appellent à des actes de désobéissance civile pour dénoncer l'inaction du gouvernement sur le climat. Est-ce bien leur rôle ?

la neutralité axiologue du savant est-elle compatible avec l'engagement militant ?
la neutralité axiologue du savant est-elle compatible avec l'engagement militant ? Crédits : Westend61 - Getty

Le réchauffement climatique aura réussi à créer un genre littéraire à part entière : l’appel de scientifiques visant à alerter le grand public et les décideurs sur la nécessité d’agir au plus vite. J’évoquais dans une précédente chronique, en novembre dernier, la succession de ces appels, après que 11 000 scientifiques de plus de 150 pays eurent lancé une énième alerte, et dressé un énième constat : ‘’Malgré 40 ans de négociations sur le climat mondial, à quelques rares exceptions, nous avons généralement poursuivi nos activités habituelles’’

La tribune que vient de publier Le Monde appartient au même genre. 1 000 scientifiques, de toutes disciplines, y font le constat de l’inaction des gouvernements face à l’urgence écologique : ‘’Les politiques françaises actuelles en matière climatique et de protection de la biodiversité sont très loin d’être à la hauteur des enjeux et de l’urgence auxquels nous faisons face’’.

S’agit-il pour autant d’un appel de plus ? Pas tout à fait. Car forts de leur constat, les signataires suggèrent de passer à une autre étape, plus radicale : ‘’Nous appelons à participer aux actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes. Nous invitons tous les citoyens, y compris nos collègues scientifiques, à se mobiliser pour exiger des actes de la part de nos dirigeants politiques, et pour changer le système par le bas dès aujourd’hui’.’

Une telle démarche surprend, en tout cas au premier abord. Elle va à l’encontre de l’idée qui voudraient que les scientifiques se contentent d’éclairer le débat public à l’aide de leurs connaissances, mais sans franchir le cap du combat politique. S’il veut rester crédible, le savant doit se tenir à l’écart du militant.

Pour justifier le maintien d’une telle distance entre le monde des sciences et celui de l’action, il est souvent fait référence à la notion de neutralité axiologique. Cette notion, théorisée par Max Weber, a sans doute été mal comprise. Pour le sociologue allemand, l’engagement du savant dans l’espace public n’est pas interdit, à condition de faire preuve de ‘’probité intellectuelle’’.

Comme l’écrit la chercheuse Helen Etchanchu dans un article récent pour The Conversation, ‘’le plus grand risque du militantisme académique pourrait être la perte de crédibilité scientifique. C’est pourquoi l’activisme intellectuel doit être fondé sur la production de savoir qui suit des méthodes scientifiques rigoureuses’’.

Justement, l’appel à la désobéissance civile lancé par les signataires de la tribune du Monde est-il adossé à une solide argumentation scientifique ? Autant qu’il me soit permis d’en juger, la réponse est oui. Le long exposé des motifs qui précède l’appel à la mobilisation ne tord pas les faits, il reprend les constats établis par le consensus scientifique, à savoir que ‘’les engagements pris par les pays dans le cadre de l’accord de Paris nous placent sur une trajectoire d’au moins 3°C d’ici à 2100’.’

Reste que cet appel à renverser la table, à ‘’changer le système par le bas’’ appartient davantage au vocabulaire révolutionnaire qu’au lexique académique. N’y a-t-il pas, malgré tout, un mélange des genres ?

J’ai posé la question à Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences et de l’environnement. Il me fait remarquer que cette question du militantisme politique des savants est toujours posée lorsque ceux-ci remettent en cause l’ordre établi, jamais quand ils le soutiennent. Or, me dit-il, ‘’les savants ont toujours été engagés’’ sans que cela soit considéré comme de l’engagement. Lorsqu’ils contribuent aux explorations géologiques, à l’amélioration de l’agriculture, à l’exploitation des ressources coloniales, les scientifiques ne sont pas neutres : leur travail est politique.

Pour conclure, faisons à nouveau appel à Max Weber, et à la distinction qu’il fait entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. L’éthique de conviction c’est, comme son nom l’indique, celle des convaincus : elle guide les militants politiques. L’éthique de responsabilité, elle, considère que nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes, et que nos actes en dépendent donc. Je laisse à l'appréciation de chacun d'évaluer si c’est bien cette éthique de responsabilité qui a guidé la main des signataires de la tribune du Monde.

par Hervé Gardette

Chroniques

8H50
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