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‘’Les bêtes parlent. Celui-là seul oserait le nier qui pas une fois en sa vie n’a regardé les yeux d’un chien’’ Maurice Genevoix, ''Tendre bestiaire''

Maurice Genevoix, écologiste sensible

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Maurice Genevoix fait son entrée au Panthéon. Avec lui, tous ''ceux de 14'' : les soldats, mais pas seulement...

‘’Les bêtes parlent. Celui-là seul oserait le nier qui pas une fois en sa vie n’a regardé les yeux d’un chien’’ Maurice Genevoix, ''Tendre bestiaire''
‘’Les bêtes parlent. Celui-là seul oserait le nier qui pas une fois en sa vie n’a regardé les yeux d’un chien’’ Maurice Genevoix, ''Tendre bestiaire'' Crédits : Myriel Kimble / EyeEm - Getty

Il n’y aura pas de public tout à l’heure pour accueillir Maurice Genevoix au Panthéon : la faute au coronavirus. Pour autant, le grand écrivain et poète n’y entrera pas seul. Avec lui, ce sont tous ‘’Ceux de 14’’ qui s’apprêtent à rejoindre le temple républicain. La cérémonie se veut d’autant plus inclusive à l’égard des Poilus de la Grande guerre qu’elle coïncide avec le centenaire de l’inhumation du Soldat inconnu.

Cette façon modeste de rejoindre celles et ceux à qui la patrie est reconnaissante, si elle est avant tout le fruit du hasard, correspond finalement assez bien à l’œuvre de l’Académicien. Chez Maurice Genevoix, l’héroïsation a d’autant moins de place que les humains font partie d’un grand tout, qu’ils appartiennent au monde vivant au même titre que les autres espèces. A cet égard, il peut être rangé dans la catégorie des précurseurs de l’écologie.

C’est en tout cas la conviction de Jacques Tassin. Chercheur au Cirad (le centre français de recherche agronomique pour le développement), il publie ces jours-ci ‘’Maurice Genevoix l’écologiste’’ (Odile Jacob), livre admiratif dans lequel il évoque la forte sensibilité de l’académicien pour les choses de la nature.

Ce n’est pas en soi une découverte. Les élèves de ma génération qui ont appris la poésie avec celles de Genevoix le savent. Et son œuvre romanesque lui a valu d’être considéré, entre autres, comme un conteur animalier, cette singularité trouvant son point d’orgue à travers son ‘’Tendre bestiaire’’, ‘’Bestiaire enchanté’’ et ‘’Bestiaire sans oubli’’, tryptique publié à la fin des années 60, au moment où en France émerge une nouvelle sensibilité politique : l’écologie.

La sensibilité : c’est justement ce qui fait de Genevoix un précurseur pour notre époque, et c’est son expérience de la Grande guerre qui la fortifie. Les soldats ne sont pas les seules victimes du conflit. Comme l’écrit Jacques Tassin, ce sont aussi ‘’ces chevaux qui agonisent, ces chats faméliques qui se trainent au bord des tranchées, la petite chouette du clocher de l’église…qui adjoint sa détresse à celle des soldats’’. Mais ce sont aussi les arbres et les plantes. ‘’La guerre ne distingue pas les êtres vivants les uns des autres. Clairvoyant, Genevoix ne les différencie pas davantage’’.

En 1977, l’académicien est l’invité de la télévision suisse. Il raconte ses liens avec la nature, sa passion pour la Loire. Et il évoque l’expérience de la mort : celle des hommes à la guerre, celle des animaux à la chasse : 

Quand j'ai vu mourir les premiers êtres jeunes, des hommes, mes semblables, j'ai pensé -j'étais normalien, je pensais à Homère, vous savez, 'les ombres de la mort'- mais cette espèce de brume bleuâtre qui envahit progressivement l'oeil d'une perdrix tuée ou d'un jeune soldat tué, c'est exactement la même chose. Alors j'ai pas besoin de vous dire que depuis que j'ai utilisé des fusils, ou plutôt comme nous officiers qui avions un revolver d'ordonnance, et que j'ai tiré sciemment, consciemment sur des hommes, je n'ai plus chassé parce que j'ai considéré que c'était un peu du même ordre.

On pourrait voir dans cette compréhension de la souffrance des non-humains une forme avant-gardiste de l’antispécisme. Elle correspond  surtout à une approche très en vogue depuis quelque temps dans le milieu écologiste, portée notamment par des philosophes tels que Vinciane Despret, Emanuele Coccia ou Baptiste Morizot : faire de l’expérience avec le monde vivant une expérience sensible, se mettre en capacité de ressentir ce que l’autre ressent. ‘’Oui’’ écrit ainsi Genevoix dans ‘’Tendre bestiaire’’, ‘’les bêtes parlent. Celui-là seul oserait le nier qui pas une fois en sa vie n’a regardé les yeux d’un chien’’

Maurice Genevoix est mort en 1980, le 8 septembre. Jacques Tassin raconte que sur son bureau, on trouva ses ‘’trois derniers octosyllabes écrits à l’évocation’’ d’un chardonneret : ‘’Un peu de rouge autour du bec, un peu de jaune au bord des ailes. Et soudain, c’est la poésie’’. Que rajouter de plus ?

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