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que serait l'apprentissage de la lecture sans les paquets de céréales au petit déjeuner ?

Nostalgie des emballages

4 min
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Fin du Défi Zéro Déchets. Avec mon équipe, nous avons réduit le poids de nos poubelles de 55%. Nostalgie...

que serait l'apprentissage de la lecture sans les paquets de céréales au petit déjeuner ?
que serait l'apprentissage de la lecture sans les paquets de céréales au petit déjeuner ? Crédits : Image Source - Getty

La réaction la plus enthousiaste a été celle de mon fils. Je venais de lui apprendre que le Défi Zéro Déchets de la ville de Paris, auquel nous participons depuis la mi-septembre, venait de s’arrêter…en même temps que son calvaire, si j’en juge par les mots qu’il a prononcés : ‘’on va enfin pouvoir consommer du plastique !’’

En bon samaritain de la cause anti-gaspillage, j’aurais dû taper du poing sur la table, réciter le catéchisme du citoyen éco-responsable : ‘’tu sais combien de déchets produit un parisien chaque année ? 499 kilos ! et tu sais ce qu’elle devient ta bouteille de lait une fois que tu l’as mise à la poubelle ?, elle va dans les océans, il y a plein de microparticules dans ton surimi…’’ Mais je n’ai rien dit : moi aussi, les emballages me manquent.

A la maison, la plupart se sont volatilisés. Depuis l’automne, ont disparu de mes placards et de mon frigo : paquets de pâtes, paquets de riz, paquets de gâteaux secs, steaks hachés sous vide, poêlée campagnarde en sachet, carottes râpées en barquette, crème fraîche en pot. Sac à pain en papier : merci au passage à la gentille auditrice qui m’en a confectionné un en tissu.

Finis les bidons de lessive, les bouteilles d’huile d’olive, les flacons de savon liquide, les brosses à dent jetables, les recharges de gel douche. Fini le papier alu, fini le papier cadeaux, ceux de Noël ont été emballés dans de vieux magazines. Il n’y a guère que les bouteilles de shampoing et les pots de yaourt qui ont résisté jusqu’à présent.

Un petit pas pour la transition, une grande perte pour la littérature. Car il n'y a RIEN d’intéressant à lire sur un bocal en verre rempli de corn-flakes. Si ma transition a indéniablement rendu plus sains les repas en famille –le vrac est l’ennemi juré du plat industriel- elle a considérablement affadi ce moment introspectif et délicieusement solitaire du petit-déjeuner, où l’esprit divague en parcourant les étiquettes.

Aurais-je appris à lire aussi vite sans leur fréquentation quotidienne ? A maîtriser les statistiques, à apprivoiser le tableau de Mendeleïev ? L’énumération des colorants sur la boite de cacao en poudre, les traces de fruits à coques dans la confiture, la liste bilingue des ingrédients sur le paquet de biscottes (en néerlandais, ‘sel’ se dit ‘zout’), le pourcentage d’huile de palme (‘palmolie) sur le pot de pâte à tartiner. Du français, des langues et des maths : un concentré de méthode globale. En nous privant de ce moment de lecture, le recours au vrac ne va-t-il pas faire de nous des analphabètes ?

Dans sa ‘’Mélancolie du pot de yaourt’’, que viennent de publier les éditions du Premier Parallèle, l’écrivain Philippe Garnier élucide notre conversion pas si ancienne à la civilisation de l’emballage. S’ils avaient été ‘’réduits à leur usage pratique, dépourvus des charmes du packaging, jamais les emballages n’auraient proliféré à ce point ni envahi les hypermarchés avant de se répandre dans les eaux et les sols. Sans ce gigantesque déploiement de l’art de plaire, la grande submersion n’aurait peut-être pas eu lieu’’.

Evidemment, le risque, à présent que le Défi est terminé, à présent qu’avec mon équipe de la Coulée verte, nous avons réussi à réduire de 55% en cinq mois notre production de déchets, sans toutefois monter sur le podium (autre palmarès scandaleux dont personne n’a parlé), le risque donc c’est de se laisser à nouveau séduire par le physique avantageux des produits emballés.

D’autant que l’emballage n’est pas qu’un instrument de séduction : il nous aide aussi à canaliser nos pulsions destructrices. Plaisir d’acheter, joie de jeter. ‘’On peut se demander’’ écrit encore Philippe Garnier ‘’si cette facilité à escamoter les choses dans une corbeille, un sac-poubelle ou un vide-ordures, n’est pas l’accomplissement détourné d’un désir dirigé contre nos semblables’’.

Théorie séduisante, à laquelle je serais tenté d’adhérer si nous n’étions pas déjà, malgré la soupape des emballages, un peuple belliqueux. A moins qu’il faille déduire du niveau de nervosité ambiante le fait que, progressivement, nous serions devenus d’autant plus agressifs que nous adoptons massivement les gestes du Zéro Déchets. Un peuple sans emballages peut-il être un peuple en paix ?

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